Les échanges décentralisés semblent gagner du terrain sur leurs homologues centralisés, mais la réalité est bien plus nuancée. Si les chiffres de part de marché fluctuent fortement d’un mois à l’autre, c’est qu’ils reflètent davantage l’état du sentiment général que l’émergence d’une tendance structurelle. Que nous disent réellement les données on-chain sur l’équilibre des forces entre DEX et CEX en 2026 ?
Un marché qui oscille plutôt qu’il ne progresse
Selon les données de CoinGecko Research, la part des échanges décentralisés (DEX) dans le volume spot mondial atteignait environ 14 % en janvier 2026. Un chiffre qui peut sembler modeste, mais qui tranche nettement avec les 6,9 % enregistrés deux ans auparavant. Entre ces deux dates, le marché a connu un pic spectaculaire à 24,5 % en juin 2025, avant de refluer significativement.
Cette courbe en dents de scie est riche d’enseignements. Elle ne dessine pas une trajectoire d’adoption linéaire, mais plutôt un baromètre sensible aux conditions de marché. En période de calme relatif, les flux tendent à revenir vers les carnets d’ordres centralisés, réputés pour leur rapidité d’exécution et leur profondeur de liquidité. En revanche, dès que la volatilité s’installe ou que la méfiance à l’égard des acteurs centralisés s’intensifie, l’activité on-chain repart à la hausse. Les DEX fonctionnent ainsi comme un refuge conjoncturel autant que comme une alternative structurelle.
Le volume brut ne dit pas tout : le problème du wash trading
L’un des biais les plus importants dans la lecture des volumes DEX est la présence de transactions artificielles. Une analyse publiée par Chainalysis en 2025 estime à environ 2,57 milliards de dollars le volume DEX suspecté de wash trading en 2024, tous réseaux confondus — principalement Ethereum, BNB Chain et Base. Ce chiffre est présenté comme une borne supérieure, les deux méthodes de détection utilisées pouvant partiellement se recouper.
Le wash trading consiste à générer des transactions fictives en recyclant les mêmes actifs entre des adresses contrôlées par un même acteur, sans qu’aucun risque réel ne change de mains. L’objectif peut être de gonfler artificiellement les statistiques d’un protocole pour attirer des liquidités ou des utilisateurs. Si ce phénomène reste minoritaire à l’échelle du flux DEX total, il suffit à remettre en question la valeur brute des volumes affichés comme indicateur de vitalité d’un marché.
À cela s’ajoutent d’autres sources de distorsion : le MEV (ou extraction de valeur par les mineurs et validateurs), le routage automatisé via des agrégateurs, et les programmes d’incitations qui encouragent mécaniquement l’activité sans refléter une demande organique. Le volume on-chain dit où les transactions ont lieu, non combien de risque réel a effectivement changé de mains.
Liquidité réelle versus liquidité affichée : une distinction fondamentale
La comparaison entre DEX et CEX ne se résume pas à une question de volumes. Elle touche à la nature même de la liquidité disponible. Sur un échange centralisé, la liquidité est fournie par des teneurs de marché professionnels qui alimentent des carnets d’ordres en temps réel. L’exécution est rapide, le slippage (l’écart entre le prix affiché et le prix obtenu) est généralement faible pour les paires majeures.
Sur un DEX fonctionnant avec des pools de liquidité automatisés, la profondeur dépend des capitaux déposés par les fournisseurs de liquidité, qui obéissent à des logiques de rendement et peuvent se retirer rapidement. La liquidité est dite « composable » — elle peut être réutilisée dans d’autres protocoles — mais elle est aussi plus exposée à des phénomènes comme la perte impermanente ou les retraits massifs en cas de stress de marché.
En pratique, la question pertinente n’est pas « DEX ou CEX est meilleur ? » mais plutôt : pour une taille de transaction donnée, sur quel type d’infrastructure peut-on exécuter un ordre dans les meilleures conditions au moment précis du trade ? Les deux modèles présentent des avantages et des modes de défaillance distincts.
Ce qu’il faut retenir
- La part des DEX dans le volume spot mondial est passée de 6,9 % à environ 14 % en deux ans, avec un pic à 24,5 % mi-2025 — un signal de régime plus qu’une rupture structurelle.
- Environ 2,57 milliards de dollars de volume DEX en 2024 sont suspectés de wash trading selon Chainalysis, ce qui invite à ne pas lire les volumes bruts au premier degré.
- Le volume on-chain agrège du bruit : MEV, routage d’agrégateurs, incitations artificielles — autant de facteurs qui gonflent les statistiques sans refléter une activité économique réelle.
- La liquidité qui compte est celle effectivement disponible à l’instant du trade, dans les limites de slippage acceptables — pas le volume affiché la veille.
- DEX et CEX ne sont pas en opposition frontale mais répondent à des besoins différents, avec des profils de risque et des modes de fonctionnement distincts.
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