En 2021, quand la fondation The Water Project a commencé à recevoir des dons en Bitcoin, l’idée paraissait encore marginale. Aujourd’hui, des organisations aussi installées que l’UNICEF, la Croix-Rouge américaine ou Save the Children affichent une adresse de portefeuille à côté du bon vieux bouton « faire un don par carte ». Le don caritatif en cryptomonnaies n’est plus une curiosité de geek. C’est devenu un canal de financement à part entière, avec ses avantages réels et ses zones d’ombre.
Pourquoi les ONG s’y mettent
La logique est simple. Chaque année, des sommes considérables dorment sur les portefeuilles des détenteurs de crypto. Une partie de ces investisseurs, souvent jeunes, préfère donner directement en Bitcoin ou en Ethereum plutôt que de convertir, virer, puis reverser. Pour une association, capter ce public, c’est ouvrir une porte sur une génération de donateurs que les campagnes classiques peinent à toucher.
Il y a aussi un argument technique. Un transfert international en cryptomonnaie contourne les frais bancaires et les délais d’un virement transfrontalier. Pour une ONG qui doit envoyer des fonds vers une zone de crise, une région mal desservie par le système bancaire ou un pays sous restrictions monétaires, l’intérêt saute aux yeux. Plusieurs organisations humanitaires ont d’ailleurs utilisé des stablecoins pour acheminer de l’aide en Ukraine dès 2022, quand le gouvernement de Kiev avait lancé un appel public aux dons en crypto qui a rapporté des dizaines de millions de dollars en quelques semaines.
Ce précédent a marqué les esprits. Il a montré qu’en situation d’urgence, la crypto pouvait se mobiliser plus vite que les circuits traditionnels. Depuis, la question n’est plus vraiment « faut-il accepter les dons crypto ? » mais « comment les gérer proprement ? ».
Qui accepte quoi
Le paysage reste dominé par les grandes structures internationales, souvent anglo-saxonnes, qui ont les moyens de sécuriser la gestion de ces actifs. On y trouve des ONG humanitaires, des organisations environnementales, des fondations liées à la recherche médicale ou à l’accès à l’eau potable. La plupart acceptent le trio incontournable : Bitcoin, Ethereum et un ou plusieurs stablecoins adossés au dollar.
Certaines passent par des plateformes spécialisées, comme The Giving Block, qui joue les intermédiaires : elle reçoit le don en crypto, le convertit immédiatement en monnaie fiduciaire et le reverse à l’association, avec l’attestation fiscale à la clé. Ce montage a un mérite décisif : il évite à l’ONG de porter le risque de volatilité. Recevoir un don de 1 000 euros en Bitcoin le lundi et le voir valoir 850 euros le vendredi, ce n’est pas un scénario théorique.
Côté francophone, l’offre est encore plus timide. Les grandes associations françaises restent prudentes, freinées par un cadre fiscal et comptable qui n’était pas conçu pour ces actifs. Quelques initiatives émergent néanmoins, portées le plus souvent par des collectifs proches de l’écosystème crypto lui-même, qui organisent des collectes ponctuelles pour des causes précises.
Ce que ça change pour vous, donateur
Donner en crypto n’est pas neutre sur le plan fiscal, et c’est là que beaucoup se trompent. En France, transférer des cryptomonnaies pour un don peut être assimilé à une cession, donc potentiellement à un fait générateur d’imposition sur la plus-value. Autrement dit, si vous avez acheté du Bitcoin il y a trois ans et qu’il a pris de la valeur, le donner n’efface pas mécaniquement la question de la plus-value latente. Le régime dépend de votre situation, du montant et de la nature de l’opération. Un point à vérifier auprès d’un professionnel avant de cliquer, car les règles diffèrent d’un pays francophone à l’autre — la fiscalité suisse, belge ou marocaine n’a rien à voir avec le cadre hexagonal.
Il faut aussi garder la tête froide sur la transparence. L’un des arguments souvent avancés est la traçabilité de la blockchain : chaque transaction est publique et vérifiable. C’est vrai. Mais cette traçabilité s’arrête au portefeuille de l’association. Ce que l’ONG fait ensuite des fonds n’apparaît pas comme par magie sur la chaîne. La blockchain garantit que le don est arrivé, pas qu’il a été bien utilisé. La confiance dans l’organisation reste, comme toujours, le vrai critère.
Quelques réflexes de bon sens avant de donner :
- Vérifiez que l’adresse de portefeuille figure bien sur le site officiel de l’association, et pas sur une page relayée ailleurs — les arnaques par fausses collectes crypto sont fréquentes, surtout lors des grandes catastrophes.
- Demandez-vous si l’organisation fournit un reçu fiscal exploitable dans votre pays.
- Envoyez toujours un petit montant test avant un don important : une transaction crypto est irréversible.
Un canal prometteur, mais encore jeune
Il faut le dire : le don en crypto reste un phénomène marginal en volume face aux dons classiques. Mais sa trajectoire est claire. À mesure que la réglementation se précise — le règlement européen MiCA a posé un premier cadre en 2024 — les associations gagneront en confiance pour accepter ces flux sans craindre l’improvisation comptable.
Pour le donateur, l’essentiel tient en une phrase : la technologie change le moyen, pas la nature de l’acte. Donner en Bitcoin ou par carte bancaire, cela reste donner. La seule vraie différence, c’est que la crypto vous oblige à un peu plus de vigilance sur la fiscalité et l’authenticité du destinataire. Un effort raisonnable, au fond, pour un geste qui l’est tout autant.