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Déficit français : pourquoi le gel de 3 milliards d’euros ne suffira pas à rassurer Bercy

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Neuf milliards d’euros. C’est le montant que l’État français aura fini par soustraire à ses dépenses pour tenter de tenir une promesse chiffrée : ramener le déficit public sous la barre des 5% du PIB en 2026. La dernière coupe en date, trois milliards de crédits supplémentaires qui ne seront finalement pas engagés cette année, a été décidée en comité d’alerte sur les finances publiques, sous la houlette du Premier ministre Sébastien Lecornu.

Trois milliards par-ci, six milliards déjà actés en avril par-là. L’arithmétique paraît simple. La réalité l’est beaucoup moins.

Une croissance rabotée qui change toute l’équation

Le vrai coup de canif, ce n’est pas le gel des crédits. C’est la prévision de croissance pour 2026, revue à la baisse à 0,7%. Un chiffre modeste, presque timide, mais qui pèse lourd dans les comptes de l’État. Car moins de croissance, cela signifie mécaniquement moins de recettes fiscales : moins de TVA encaissée sur la consommation, moins d’impôt sur les sociétés prélevé sur des bénéfices en berne, moins de rentrées d’impôt sur le revenu.

C’est là que réside le piège dans lequel se débat le gouvernement. Vous pouvez décider de couper vos dépenses. Vous ne décidez pas de la croissance qui alimente vos recettes. Et quand cette dernière ralentit, chaque euro économisé côté dépenses est en partie annulé côté recettes. On rame pour rester à la même place.

La formule officielle en dit d’ailleurs long. Il s’agit de « tout faire pour s’approcher au maximum » des 5% promis. S’approcher au maximum. Pas atteindre. La nuance n’est pas anodine. Quand un ministre choisit ses mots avec cette prudence, c’est rarement par excès de modestie. C’est souvent parce que la cible risque de ne pas être touchée.

À quoi sert le comité d’alerte ?

Ce comité d’alerte sur les finances publiques n’est pas un gadget administratif. Sa fonction est justement de tirer la sonnette quand la trajectoire budgétaire dérape. Réunir ce comité, c’est déjà envoyer un signal : les feux sont à l’orange, sinon au rouge.

Le mécanisme du gel de crédits mérite qu’on s’y attarde, parce qu’il est révélateur de la manière dont l’État pilote son budget en cours d’année. Un crédit voté par le Parlement n’est pas forcément dépensé. Le gouvernement peut le mettre « en réserve », le geler, puis décider en fin d’exercice s’il le libère ou l’annule. C’est un levier discret, qui évite le psychodrame d’une loi de finances rectificative, mais qui produit le même effet : moins de dépenses réelles que ce qui était affiché.

Le problème, c’est que ce genre de rabotage a ses limites. Geler des crédits, cela veut dire reporter ou supprimer des projets, retarder des recrutements, comprimer des budgets de fonctionnement. À force, la machine finit par grincer. Et les trois milliards de cette année s’ajoutent à un empilement de mesures d’austérité qui, additionnées, commencent à peser sur les services publics.

Ce que la dette française raconte vraiment

Il faut remettre ces chiffres en perspective. La France n’a plus voté de budget à l’équilibre depuis 1974. Un demi-siècle de déficits consécutifs. Dans ce contexte, viser 5% de déficit relève déjà de l’exploit, alors que les règles européennes fixent en théorie un plafond de 3% du PIB. Autrement dit, même en atteignant sa cible, Paris resterait très au-dessus de la norme communautaire.

Cette situation n’est pas qu’une affaire de comptables. Elle a des conséquences concrètes. Plus la dette gonfle, plus les investisseurs qui la financent réclament une prime de risque, ce qui fait monter les taux d’emprunt de l’État. Et chaque hausse de taux alourdit la charge des intérêts, qui devient l’un des premiers postes de dépense du budget. C’est un cercle qui peut vite devenir vicieux : on emprunte pour payer les intérêts de ce qu’on a déjà emprunté.

Pour les épargnants et les contribuables francophones, la traduction est directe. Un État qui doit se serrer la ceinture, c’est un État tenté par de nouveaux prélèvements, par la réduction de certaines niches fiscales ou par le gel de prestations. Les débats récurrents sur les retraites, la fiscalité du diesel ou les avantages fiscaux ne sortent pas de nulle part : ils sont la conséquence directe de cette contrainte budgétaire.

Un exercice d’équilibriste sans filet

Il faut le dire clairement : le gouvernement avance sur une ligne de crête. D’un côté, la pression des marchés et de Bruxelles pour réduire le déficit. De l’autre, une croissance atone qui rogne les recettes et une opinion publique lasse des efforts. Entre les deux, une marge de manœuvre réduite à peau de chagrin.

Les neuf milliards d’économies affichés impressionnent sur le papier. Mais rapportés à un budget de l’État qui se compte en centaines de milliards, et face à un manque à gagner fiscal lié au ralentissement, ils ressemblent davantage à un pansement qu’à un remède. La question n’est plus vraiment de savoir si la France atteindra ses 5%. Elle est de savoir combien d’efforts supplémentaires il faudra consentir, et qui les paiera, si la croissance venait à décevoir encore davantage que les 0,7% désormais anticipés.

Car le véritable danger n’est pas dans les chiffres d’aujourd’hui. Il est dans le scénario où l’économie française ralentirait plus que prévu, transformant une prévision déjà prudente en simple vœu pieux. À ce moment-là, la tondeuse budgétaire ne suffira plus.

Jean Claude Convenant