Le chiffre a de quoi surprendre les enthousiastes du secteur. Alors que le Bitcoin a battu record sur record ces derniers mois et que les grandes institutions financières s’y intéressent enfin sérieusement, les Français, eux, tournent le dos aux crypto-actifs. Selon une étude du cabinet mc2i consacrée à l’innovation bancaire, seuls 18 % d’entre eux se disent prêts à investir en cryptomonnaies en 2026. Ils étaient 25 % un an plus tôt.
Sept points de moins en douze mois. Le décrochage n’est pas anodin. Et il dit peut-être quelque chose d’assez profond sur le rapport que le grand public entretient avec cet univers.
Un intérêt qui s’effrite pendant que les prix montent
C’est tout le paradoxe. On aurait pu croire que la flambée des cours attirerait de nouveaux venus, comme lors des grands cycles haussiers de 2017 ou de 2021. À l’époque, chaque envolée du Bitcoin s’accompagnait d’un afflux de curieux, souvent séduits par l’idée de gains rapides. Cette fois, le mécanisme semble grippé.
L’étude mc2i apporte un second chiffre encore plus parlant : à peine 6 % des Français interrogés déclarent détenir aujourd’hui des crypto-actifs. Autrement dit, la détention réelle reste marginale, et l’envie de franchir le pas se réduit comme peau de chagrin. Entre le désir affiché et le passage à l’acte, l’écart demeure béant.
Comment expliquer ce grand écart entre la vigueur des marchés et la frilosité des épargnants ? Plusieurs pistes méritent d’être posées sur la table.
Les cicatrices d’un secteur encore mal digéré
Il faut le dire : les dernières années ont laissé des traces. L’effondrement de FTX fin 2022, la faillite en cascade de plusieurs plateformes, les arnaques aux faux placements qui pullulent sur les réseaux sociaux — tout cela a durablement abîmé l’image des cryptomonnaies auprès du public français. Beaucoup ont retenu le mot « escroquerie » avant même de comprendre ce qu’était une blockchain.
À cela s’ajoute la volatilité, ce mot que les épargnants prudents redoutent. Un actif capable de perdre 30 % en une semaine reste, pour l’immense majorité des ménages, incompatible avec l’idée qu’ils se font d’un placement sérieux. Le Français, historiquement, aime le Livret A, l’assurance-vie en fonds euros et la pierre. Le risque, il le tolère du bout des lèvres.
On peut aussi avancer une hypothèse plus terre à terre. Le contexte économique n’incite guère à la prise de risque. Avec l’inflation qui a rogné le pouvoir d’achat et une conjoncture morose, les priorités se resserrent : on épargne pour se protéger, pas pour spéculer. Difficile de convaincre quelqu’un d’acheter du Bitcoin quand il surveille chaque euro de son budget courant.
Un désamour français, un enthousiasme ailleurs
Ce recul mérite d’être mis en perspective. Car il n’est pas universel. Dans plusieurs pays où la monnaie locale s’effrite ou où l’accès aux services bancaires reste limité, les cryptomonnaies remplissent une fonction bien concrète — celle de préserver une valeur ou d’envoyer de l’argent à moindre coût. C’est notamment le cas dans certaines économies émergentes, où l’adoption progresse là où elle stagne en Europe de l’Ouest.
Pour les lecteurs du Maghreb, le sujet résonne différemment. Dans des pays comme l’Algérie ou le Maroc, où les transferts de la diaspora pèsent lourd et où le change officiel reste contraint, l’intérêt pour les actifs numériques répond à des logiques que le confort bancaire français ne connaît pas. La même technologie, deux réalités opposées.
En France, à l’inverse, le système bancaire fonctionne. Payer, épargner, emprunter : tout cela se fait sans friction majeure. La proposition de valeur des cryptomonnaies s’en trouve mécaniquement affaiblie. Pourquoi chercher une alternative à un système qui ne pose pas de problème quotidien ?
Ce que ce chiffre dit vraiment du marché
Reste une nuance importante. L’étude mc2i porte sur l’appétit des particuliers, pas sur la santé du secteur dans son ensemble. Et là, le tableau est plus contrasté. Car ce sont désormais les institutionnels — gestionnaires d’actifs, entreprises, fonds — qui portent une part croissante de la demande, notamment via les produits d’investissement cotés apparus aux États-Unis. Le grand public n’est plus le moteur du marché qu’il pouvait être.
Ce basculement change la donne. Un marché tiré par les professionnels est peut-être plus mûr, mais il est aussi plus déconnecté de l’engouement populaire d’antan. Le recul de l’intérêt des Français ne signale donc pas forcément un déclin des cryptomonnaies — il traduit plutôt une normalisation, où l’euphorie retail cède la place à une adoption plus institutionnelle et plus discrète.
Faut-il y voir un mauvais signe ou une simple maturation ? Difficile de trancher. Ce qui est sûr, c’est que l’image d’Épinal du petit épargnant qui mise ses économies sur un jeton à la mode s’estompe. Et ce n’est peut-être pas une mauvaise nouvelle.
Un rappel s’impose en tout cas, valable ici comme ailleurs : les crypto-actifs restent des placements hautement volatils, sans garantie de capital, exposés à des risques réglementaires et de sécurité. La prudence affichée par les Français dans l’étude mc2i n’a, sur ce point, rien d’irrationnel. Elle ressemble même à du bon sens.