Un baril de Brent à 89 dollars, des centres de données qui engloutissent l’électricité, et une administration américaine qui ferme le robinet des modèles les plus avancés. Voilà, en trois images, le scénario noir qu’Arthur Hayes dessine pour l’intelligence artificielle. Dans son essai « Reality Test », publié le 8 juin, le cofondateur de BitMEX ne se contente pas de théoriser : il a vendu. Et ce qu’il a vendu en dit long sur ce qu’il craint.
Le personnage divise. Ses prédictions macroéconomiques, souvent tranchantes, tombent parfois à côté. Mais quand un homme qui gère les liquidités de son fonds Maelstrom réoriente concrètement ses positions, la thèse mérite qu’on s’y arrête — non pas comme une prophétie, mais comme un raisonnement à disséquer.
Le pétrole, ce coût que personne ne veut chiffrer
La première menace, selon Hayes, remonte au détroit d’Ormuz. Pendant les frappes américaines sur l’Iran, le Brent a touché 89 dollars le baril. Un chiffre qui, en soi, n’a rien d’apocalyptique — on a connu bien pire. Mais l’angle de Hayes est ailleurs : l’énergie est le carburant invisible de l’IA.
On parle beaucoup des puces, des GPU Nvidia, des levées de fonds à dix chiffres. On oublie que chaque requête envoyée à un grand modèle de langage a un coût électrique bien réel. Les centres de données qui font tourner ces machines consomment comme des petites villes. Quand le prix de l’énergie grimpe, la facture d’exploitation de toute la chaîne suit. Et une bulle, par définition, tient sur des marges et des promesses de rentabilité future. Renchérissez le coût de production, et l’équation se tend.
Il faut le dire : c’est un raisonnement solide sur le principe, mais fragile sur le calendrier. Un pic à 89 dollars pendant un épisode militaire n’est pas une tendance de fond. Le marché pétrolier a l’habitude de ces poussées de fièvre qui retombent aussi vite qu’elles sont montées. Reste que l’idée générale — l’IA a un talon d’Achille énergétique — n’est pas absurde, et mérite d’être gardée en tête.
Washington ferme la porte, la Chine ouvre une fenêtre
La deuxième et la troisième menace fonctionnent en tandem, et c’est là que le tableau devient réellement intéressant.
Côté américain, Hayes pointe le rôle du régulateur. Le Département du Commerce aurait ordonné à Anthropic de couper l’accès de tout ressortissant étranger à ses modèles Mythos 5 et Fable 5. Traduction concrète : les États-Unis commencent à traiter l’IA de pointe comme une technologie stratégique, à l’image des semi-conducteurs. On protège, on cloisonne, on restreint l’exportation du savoir-faire.
Le problème, c’est que verrouiller la porte d’entrée principale pousse mécaniquement le reste du monde à chercher une autre issue. Et cette issue existe déjà.
Car pendant que Washington resserre l’étau, les modèles chinois en open source déferlent — et à un prix qui fait mal. Cinq à dix fois moins cher, selon Hayes. Ce n’est pas une différence marginale, c’est un fossé. À ce niveau d’écart, la question n’est plus « pourquoi migrer ? » mais « pourquoi rester ? ». Des entreprises comme Lindy, DoorDash, Airbnb ou Siemens auraient déjà basculé. Quand des noms de cette taille votent avec leur budget, le signal est difficile à ignorer.
C’est le cœur de la thèse, et sa force. Une bulle spéculative se nourrit de la certitude que les leaders — les OpenAI, Anthropic et consorts — resteront incontournables et pourront un jour facturer au prix fort. Si un concurrent quasi gratuit fait tourner des services équivalents pour le tiers de la facture, toute la valorisation du secteur repose sur du sable. Le raisonnement rappelle, toutes proportions gardées, le moment où le logiciel libre a rogné les marges des éditeurs propriétaires dans les années 2000. L’histoire ne se répète pas, mais elle rime.
Ce que Hayes fait de son argent
Les paroles n’engagent que ceux qui les écoutent ; les portefeuilles, eux, parlent plus clair. Maelstrom a vendu plusieurs altcoins — dont HYPE, NEAR, WLD et ZEC. Le fonds a conservé bitcoin et ether, renforcé son exposition aux producteurs américains d’énergie, et garé une partie du reste en bons du Trésor.
La logique se tient bout à bout. Si l’énergie est le point de rupture, autant détenir ceux qui la vendent. Si la tempête approche, on garde les actifs jugés les plus solides — bitcoin et ether — et on met le surplus à l’abri dans la dette souveraine américaine, l’actif refuge par excellence. Quant au calendrier, Hayes situe l’éclatement de la bulle entre 2027 et 2028. Deux à trois ans, donc. De quoi voir venir, ou de quoi se tromper amplement.
Un mot d’honnêteté s’impose ici. Cette prévision reste un pari macroéconomique, pas une certitude. Hayes a le talent de formuler des scénarios cohérents qui se révèlent parfois faux dans le détail — le bon diagnostic, la mauvaise date. Pour un lecteur en France, en Belgique, en Suisse ou au Maghreb, l’enseignement n’est pas « faites comme lui ». Personne ne devrait dupliquer les mouvements d’un fonds spéculatif dont les moyens et l’appétit pour le risque n’ont rien de comparables à ceux d’un particulier.
L’utile, c’est la grille de lecture. Trois questions à garder en tête pour jauger la santé du secteur : le coût de l’énergie dérape-t-il durablement ? Les États cloisonnent-ils l’IA au point d’en freiner l’adoption mondiale ? Et surtout, les alternatives low cost grignotent-elles les marges des géants ? Si ces trois signaux s’allument en même temps, l’euphorie pourrait bien virer au dégrisement.
Rappelons enfin l’évidence : investir dans les cryptomonnaies ou dans les valeurs liées à l’IA comporte un risque de perte en capital, parfois total. Les scénarios brillants sur le papier ne dispensent jamais de la prudence.