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Pump.fun : virés deux mois avant de toucher des millions en tokens, le timing qui dérange

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Sept chiffres. C’est le montant, au cours actuel, de l’allocation en tokens PUMP qu’un ancien salarié de Pump.fun affirme avoir vue lui filer sous le nez. Son tort ? Avoir été remercié deux mois — presque jour pour jour — avant que ses jetons ne deviennent enfin liquides. Une coïncidence, jure la direction. Une manœuvre, murmurent les intéressés.

L’affaire, documentée par le média d’enquête Sandmark et relayée par Cointelegraph, met la plateforme reine des memecoins sur Solana dans une position inconfortable. Car derrière l’histoire d’un simple plan social se cache une question autrement plus dérangeante : peut-on licencier des employés pile avant de leur devoir de l’argent ?

Le calendrier qui parle plus fort que les mots

Reprenons les dates, parce qu’elles disent tout. Les premiers départs remontent à début avril. Or, c’est en juin que le premier quart de l’allocation en PUMP des salariés concernés devait devenir disponible. Deux mois d’écart. Une seconde vague de licenciements a suivi à la mi-juillet. Au total, plus de quarante personnes ont quitté l’entreprise sur ces deux derniers mois, selon les témoignages recueillis par Sandmark.

Pour qui ignore les rouages de l’industrie, un mot d’explication s’impose. Le vesting, c’est le déblocage progressif d’une allocation de tokens, généralement étalé sur plusieurs années. L’idée est simple : on promet à un salarié une part du gâteau, mais il ne peut y toucher que par tranches, à condition de rester. C’est un outil de rétention aussi vieux que les stock-options de la Silicon Valley. Sauf que dans la crypto, ces allocations peuvent représenter des sommes vertigineuses — et que le moment exact du déblocage devient, dès lors, un enjeu financier colossal.

Licencier quelqu’un avant sa première tranche de vesting, c’est mécaniquement lui faire perdre l’intégralité de ce qui lui avait été promis. Rien d’illégal en soi, si le contrat le prévoit. Mais lorsque le motif invoqué coïncide à la semaine près avec l’échéance financière, difficile de ne pas hausser un sourcil.

« Une croissance trop rapide » : l’argument qui fait sourire

Le cofondateur Noah Tweedale a défendu ces coupes lors d’une réunion interne dont l’enregistrement a fuité. Sa justification ? Une équipe qui aurait grossi trop vite, trop tôt. L’explication tient sur le papier. Beaucoup de jeunes entreprises technologiques recrutent en surchauffe puis dégonflent quand l’euphorie retombe. Rien de scandaleux à cela.

Le problème, c’est que la « croissance trop rapide » n’explique pas pourquoi les licenciements tombent précisément à quelques semaines de l’échéance de vesting. Si l’objectif était vraiment de dégraisser une masse salariale devenue trop lourde, pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt, ou plus tard, à un moment neutre du calendrier ? Le hasard existe. Mais quand il tombe aussi juste, il faut le dire, il ressemble furieusement à une décision.

Détail qui n’arrange rien : les indemnités de départ sont restées maigres. Une semaine de salaire par mois d’ancienneté. De quoi amortir le choc de la sortie, certainement pas de quoi compenser une allocation en PUMP qui, elle, ne se débloquera jamais. Pour l’ex-salarié aux sept chiffres évaporés, la consolation a le goût du fiel.

Ce que cette affaire révèle du modèle crypto

Au-delà du cas Pump.fun, l’épisode pointe une zone grise de toute l’industrie des tokens. Dans la finance traditionnelle, les mécanismes de rémunération différée sont encadrés par des décennies de jurisprudence, de droit du travail et de régulation. Un salarié licencié abusivement dispose de recours, souvent solides, en France comme en Belgique ou en Suisse.

Dans l’univers des cryptomonnaies, tout cela reste flou. Les allocations en tokens ne sont ni tout à fait du salaire, ni tout à fait des actions. Leur valeur fluctue au gré d’un marché volatil, et les conditions de vesting sont souvent rédigées à l’avantage de l’employeur. Quand une entreprise crypto tient à la fois le stylo du contrat et le calendrier du déblocage, le rapport de force penche lourdement du même côté.

Il faut rappeler ici que Pump.fun n’est pas une start-up anonyme. La plateforme a bâti sa réputation — et ses revenus — sur la fabrication industrielle de memecoins, ces jetons spéculatifs qui naissent et meurent parfois en quelques heures. Une machine à cash, régulièrement pointée du doigt pour son modèle où l’immense majorité des tokens créés finissent sans valeur. Que ce soit précisément cette entreprise-là qui se retrouve accusée de priver ses propres employés de leurs jetons ajoute une ironie que personne ne pourra ignorer.

Pour les lecteurs tentés par l’aventure d’un emploi dans la crypto — et ils sont nombreux, du Maghreb à la Suisse, séduits par les promesses d’allocations mirobolantes —, l’affaire sonne comme un avertissement utile. Une promesse de tokens n’a de valeur que si l’on reste assez longtemps pour la voir se concrétiser. Et rien ne garantit qu’on vous laissera rester jusque-là.

Pump.fun n’a, à ce stade, apporté aucune réponse détaillée aux accusations. L’entreprise conteste-t-elle les faits ? Assume-t-elle un choix stratégique ? Le silence, pour l’instant, laisse le champ libre aux interprétations. Et dans cette histoire, il faut bien l’admettre, l’interprétation la plus charitable n’est pas la première qui vient à l’esprit.

Jean Claude Convenant