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BNY, née en 1784, se met au staking crypto : le symbole vaut plus que le service

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Alexander Hamilton fondait la Bank of New York en 1784. À l’époque, on comptait la fortune en dollars-argent et les billets circulaient à cheval. Deux siècles et demi plus tard, cette même institution — devenue BNY — s’apprête à proposer à ses clients institutionnels de faire fructifier leurs cryptomonnaies par le staking. Le contraste, à lui seul, dit quelque chose de l’époque.

Concrètement, un partenariat avec Galaxy Digital doit permettre aux investisseurs de générer des rendements sur leurs actifs numériques sans jamais les sortir des coffres de la banque. C’est le cœur de l’annonce, et c’est aussi ce qui la rend intéressante. Car le staking, jusqu’ici, restait largement l’affaire de plateformes natives crypto, parfois exotiques, souvent perçues comme risquées par les gérants d’actifs traditionnels.

Le staking, expliqué sans jargon

Rappelons de quoi on parle. Sur les blockchains dites « à preuve d’enjeu » — Ethereum en tête depuis son passage à ce modèle en septembre 2022 —, les détenteurs de jetons peuvent les immobiliser pour participer à la validation des transactions. En échange de ce service rendu au réseau, ils touchent une récompense. C’est un peu l’équivalent, dans l’esprit, d’un dépôt qui rapporte un intérêt. Sauf que le rendement dépend du protocole, que les jetons restent exposés à la volatilité du marché, et qu’un mauvais opérateur technique peut voir une partie de sa mise pénalisée.

Voilà pour la mécanique. Le vrai sujet, ici, n’est pas technique. Il est institutionnel.

Ce qui bloquait les grands investisseurs, ce n’était pas l’appât du gain. C’était la question de la garde. Confier ses cryptos à une plateforme pour les mettre au travail, c’est accepter un risque de contrepartie que les directions des risques des fonds de pension ou des trésoreries d’entreprise ne digèrent pas facilement. Le naufrage de plusieurs acteurs entre 2022 et 2023 a laissé des cicatrices. Quand une banque dépositaire de la trempe de BNY propose de garder les actifs tout en générant du rendement, elle répond précisément à cette angoisse.

Pourquoi BNY, et pourquoi maintenant

BNY n’est pas n’importe quel établissement. C’est l’un des plus grands dépositaires d’actifs de la planète, une banque dont le métier consiste justement à conserver et administrer les avoirs des autres. Sa légitimité sur ce terrain est immense. Lorsqu’une telle maison décide d’ajouter le staking crypto à sa palette, ce n’est pas une lubie de communicant : c’est le signe qu’une demande existe, solvable et sérieuse, du côté des clients institutionnels.

Le calendrier n’a rien d’anodin. Depuis le lancement des ETF Bitcoin au comptant aux États-Unis début 2024, puis des ETF Ethereum dans la foulée, la finance traditionnelle américaine a franchi une digue. Le changement de ton à Washington a fait le reste : le régulateur, longtemps hostile, s’est montré nettement plus ouvert au cours de l’année écoulée. Dans ce climat, les banques qui tardaient à se positionner risquent surtout de laisser le terrain à des concurrents plus agiles.

Le choix de Galaxy Digital comme partenaire technique est cohérent. La société de Mike Novogratz s’est spécialisée dans les services aux institutions et dispose de l’infrastructure pour opérer la validation à grande échelle. BNY apporte la marque, la conformité et la relation client ; Galaxy apporte la tuyauterie. Une division du travail assez classique, au fond, entre l’ancien monde et le nouveau.

Ce que ça change, et ce qu’il faut garder en tête

Pour les lecteurs de ce côté-ci de l’Atlantique, l’annonce est d’abord un marqueur de tendance. Ce qui se joue aux États-Unis finit souvent par arriver en Europe, avec un décalage. Le règlement européen MiCA, entré pleinement en application, fournit désormais un cadre aux prestataires de services sur crypto-actifs. On peut raisonnablement s’attendre à ce que des banques dépositaires du continent — et pourquoi pas des acteurs bancaires du Maghreb, à mesure que leurs régulateurs clarifient leur position — observent de très près ce genre d’initiative avant d’y songer à leur tour.

Il faut le dire clairement, tout de même : la respectabilité de l’intermédiaire ne supprime pas les risques du sous-jacent. Un staking opéré par une banque prestigieuse reste adossé à un actif dont le cours peut chuter brutalement. Le rendement affiché ne compense pas forcément une baisse de 30 % du jeton. Les récompenses de staking dépendent aussi des paramètres du protocole, qui peuvent évoluer. Et l’immobilisation des jetons implique parfois des délais avant de pouvoir les récupérer. Bref, l’emballage change, pas la nature de l’objet.

Reste le symbole, et il est fort. Quand la doyenne des banques américaines, celle qui a traversé la guerre d’indépendance, les paniques bancaires du XIXᵉ siècle et la crise de 2008, décide de faire travailler des cryptomonnaies pour ses clients, on ne parle plus d’une mode de spéculateurs. On parle d’une classe d’actifs qui s’installe dans les circuits les plus établis de la finance mondiale. Que l’on s’en réjouisse ou que l’on s’en méfie, le mouvement est là.

Jean Claude Convenant