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Dette publique : pourquoi les marchés retiennent leur souffle
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Dette publique : pourquoi les marchés retiennent leur souffle

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Un chiffre, une adjudication qui se passe mal, une phrase de trop d’un ministre des Finances. Il suffit parfois de peu pour que les marchés obligataires basculent de la nervosité à la panique. C’est cette bascule, ce moment précis où la défiance devient auto-réalisatrice, qui obsède aujourd’hui les investisseurs. La peur d’un dérapage incontrôlé de la dette n’est plus un scénario théorique réservé aux séminaires d’économistes. Elle s’invite dans les salles de marché.

Quand la confiance devient la seule variable qui compte

La dette souveraine repose sur un pari collectif : celui que l’État remboursera. Tant que cette croyance tient, tout roule. Les investisseurs achètent les obligations, les taux restent contenus, le service de la dette demeure supportable. Mais cette confiance est une construction fragile, presque psychologique. Le jour où les créanciers commencent à douter, ils exigent une prime de risque plus élevée. Les taux montent. Or, des taux plus hauts alourdissent mécaniquement la charge d’intérêts, ce qui creuse le déficit, ce qui nourrit à son tour le doute. C’est la fameuse spirale.

Le problème, c’est que ce mécanisme ne prévient pas. Il ne suit pas de calendrier. Une dette peut sembler parfaitement soutenable pendant des années, puis basculer en quelques séances. Les économistes parlent d’« équilibres multiples » : pour un même niveau d’endettement, un pays peut se financer sereinement à 2 % ou se retrouver étranglé à 6 %, selon le seul état d’esprit du marché. Ce n’est pas rassurant. Cela signifie que les fondamentaux ne racontent qu’une partie de l’histoire.

La mémoire de 2011 n’a pas disparu

Ceux qui ont vécu la crise de la zone euro se souviennent de la vitesse à laquelle les choses ont dérapé. En 2011 et 2012, les taux grecs, portugais, puis italiens et espagnols, se sont envolés en quelques mois. La Grèce a fini par emprunter à plus de 30 %. L’Italie, troisième économie de la zone, a flirté avec le seuil critique des 7 % — le niveau au-delà duquel un pays est considéré comme coupé des marchés. Il a fallu la fameuse promesse de Mario Draghi, en juillet 2012 — le « whatever it takes » — pour éteindre l’incendie. Une phrase, prononcée à Londres par le président de la Banque centrale européenne, a suffi à inverser la tendance là où des plans d’austérité entiers avaient échoué.

Cet épisode a laissé une leçon durable : sur les marchés de la dette, la parole d’une banque centrale pèse parfois plus lourd que les statistiques budgétaires. Mais il a aussi révélé une vérité inconfortable. Une fois la défiance installée, la reprendre en main coûte extrêmement cher, en argent public comme en crédibilité politique.

Ce qui rend la période actuelle particulière

Depuis, le décor a changé. Les niveaux d’endettement des grandes économies développées ont explosé, gonflés par la crise financière, la pandémie, puis les plans de soutien à l’énergie. La France, l’Italie, les États-Unis, le Royaume-Uni : partout, les ratios dette/PIB ont atteint des sommets qu’on n’avait plus vus en temps de paix. Et surtout, l’ère de l’argent gratuit est terminée. Les banques centrales, après avoir massivement acheté de la dette pendant des années, ont fait volte-face pour combattre l’inflation. Elles ne sont plus les acheteuses de dernier recours qu’elles étaient.

Résultat : les États doivent désormais séduire de vrais investisseurs privés, plus exigeants, plus volatils, pour placer des montants de dette records. À chaque adjudication, le marché scrute le taux de couverture, l’appétit réel des acheteurs. Un signe de faiblesse, et les vendeurs se réveillent. Ce n’est plus une hypothèse d’école : le Royaume-Uni en a fait la démonstration à l’automne 2022, quand le « mini-budget » de Liz Truss a provoqué une envolée des rendements obligataires si brutale qu’elle a menacé la stabilité des fonds de pension. La Première ministre a démissionné en quarante-neuf jours. Les marchés avaient tranché avant les urnes.

Pourquoi cela concerne aussi l’épargnant francophone

On pourrait croire que ces batailles se jouent loin, entre traders londoniens et gestionnaires de fonds. Ce serait une erreur. Un dérapage sur la dette souveraine se propage vite à l’ensemble de l’économie réelle. Des taux d’État plus élevés tirent vers le haut les taux des crédits immobiliers, des prêts aux entreprises, du financement de tout le monde. En zone euro, la mécanique est encore plus directe : la Banque centrale européenne fixe une politique unique, mais chaque pays porte sa propre dette. Une tension sur la dette française ou italienne, et c’est toute la monnaie commune qui vacille.

Pour les épargnants de France, de Belgique ou du Luxembourg, dont une large part du patrimoine dort dans des assurances-vie majoritairement investies en obligations d’État, la valeur de ces contrats est directement exposée. Du côté du Maghreb, où plusieurs États se financent sur les marchés internationaux en devises, la moindre remontée de l’aversion au risque renchérit le coût de l’emprunt et pèse sur les budgets nationaux.

Faut-il pour autant céder à la panique ? Non. Les marchés ont une fâcheuse tendance à anticiper dix crises pour une qui se produit vraiment. Mais il faut le dire clairement : la marge de manœuvre s’est réduite. Les États endettés marchent sur un fil, entre la nécessité de soutenir leur économie et l’obligation de rassurer leurs créanciers. Tant que la confiance tient, l’équilibre se maintient. Le vrai danger, comme toujours, c’est le jour où elle cède — et ce jour-là ne s’annonce jamais à l’avance.

Jean Claude Convenant