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Eutelsat passe à l’action : 32 satellites OneWeb sortent des ateliers d’Airbus
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Eutelsat passe à l’action : 32 satellites OneWeb sortent des ateliers d’Airbus

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Trente-deux boîtiers métalliques bardés de panneaux solaires, alignés dans un hangar toulousain. Ils ne paient pas de mine, mais ils représentent une partie de l’avenir d’Eutelsat. L’opérateur franco-britannique vient d’annoncer que les premiers satellites de nouvelle génération de sa constellation OneWeb, construits par Airbus, sont désormais prêts à être expédiés. Après des mois de promesses et de communiqués, le dossier bascule enfin du côté du concret.

Du papier au pas de tir

Ce n’est pas rien. Dans le spatial, l’écart entre un projet annoncé et un satellite effectivement livré se compte souvent en années — et en budgets qui gonflent. Qu’Airbus livre ces 32 premiers exemplaires depuis Toulouse marque donc un jalon réel, pas une simple intention. Ces satellites appartiennent à la deuxième génération de OneWeb, la constellation en orbite basse qu’Eutelsat a absorbée en 2023 lors d’une fusion restée dans les mémoires pour son ambition autant que pour ses turbulences.

Rappelons le contexte, parce qu’il éclaire tout le reste. OneWeb a frôlé la faillite en 2020, sauvée in extremis par le gouvernement britannique et l’indien Bharti. Eutelsat, historiquement spécialiste des satellites géostationnaires — ces gros engins fixés à 36 000 kilomètres d’altitude — a misé sur la fusion pour entrer dans l’orbite basse, ce fameux LEO où se joue désormais la bataille de l’internet par satellite. Un virage stratégique à 180 degrés, assumé comme une question de survie.

Car pendant qu’Eutelsat recomposait sa flotte, un concurrent prenait une avance vertigineuse. Starlink, la constellation de SpaceX, aligne aujourd’hui plusieurs milliers de satellites et des millions d’abonnés. À côté, OneWeb fait figure d’outsider. Mais un outsider européen, et c’est précisément là que réside l’enjeu.

Pourquoi ces satellites comptent plus qu’il n’y paraît

Le renouvellement d’une constellation n’est pas un luxe, c’est une obligation. Les satellites en orbite basse ont une durée de vie limitée — généralement cinq à sept ans — avant de retomber dans l’atmosphère où ils se désintègrent. Sans remplacement régulier, un réseau se dégrade puis s’éteint. En lançant la deuxième génération, Eutelsat ne fait donc pas qu’améliorer son offre : il assure la continuité même de son service. Manquer ce rendez-vous reviendrait à voir son infrastructure s’évaporer, littéralement.

Ces nouveaux satellites promettent davantage de capacité et de meilleures performances. C’est indispensable face à des clients exigeants : compagnies aériennes, armées, opérateurs télécoms dans les zones blanches, navires en haute mer. Autant de marchés où la connectivité fiable vaut de l’or, et où Eutelsat se positionne comme une alternative crédible à l’omniprésence de SpaceX.

Il faut le dire : pour l’Europe, cette dimension souveraine pèse lourd. À l’heure où la dépendance technologique aux acteurs américains inquiète Bruxelles comme les capitales, disposer d’un opérateur capable de fournir une connectivité autonome n’est pas un détail. Le projet européen IRIS², cette constellation souveraine que l’Union veut déployer pour sécuriser ses communications, s’appuiera largement sur l’écosystème dans lequel Eutelsat joue un rôle central. Les satellites qui sortent aujourd’hui de Toulouse s’inscrivent dans cette logique plus vaste.

Un pari industriel qui reste fragile

Ne nous emballons pas pour autant. Trente-deux satellites prêts à partir, c’est un début — pas une victoire. La constellation OneWeb en compte déjà plusieurs centaines en orbite, et renouveler l’ensemble demandera du temps, des lanceurs disponibles et, surtout, beaucoup d’argent. Or Eutelsat traîne un endettement conséquent et une rentabilité sous pression. Le titre a connu des années compliquées en Bourse, reflet du scepticisme des investisseurs face à une entreprise qui doit financer une course technologique ruineuse sans disposer de la puissance de feu d’un Elon Musk.

Le calendrier des lancements sera scruté de près. Dans ce secteur, un retard en entraîne un autre, et chaque satellite non remplacé est une part de marché qui s’érode. La question n’est donc pas seulement « Eutelsat peut-il construire ? » — la réponse, avec Airbus, semble oui — mais « Eutelsat peut-il déployer assez vite et assez largement pour rester dans la course ? ». C’est là que tout se jouera.

Pour les investisseurs francophones qui suivent le dossier, le message de cette annonce est double. Côté opérationnel, l’exécution progresse, ce qui rassure après une période d’incertitudes. Côté financier, rien n’est réglé : les besoins de capitaux restent énormes et la concurrence écrase les prix. Le spatial est un secteur capitalistique, cyclique et imprévisible, où une réussite technique ne garantit jamais un succès commercial. Les lecteurs tentés d’y voir une opportunité feraient bien de garder cette volatilité en tête.

Reste une réalité têtue : l’Europe joue gros sur ce terrain. Que Toulouse produise ses propres satellites de connectivité, qu’Eutelsat tienne son rang face aux géants américains, c’est une affaire stratégique autant qu’industrielle. Les 32 premiers exemplaires sont une pierre à l’édifice. Il en faudra beaucoup d’autres, et beaucoup plus vite, pour que le pari soit gagné.

Jean Claude Convenant