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IA : quand le patron de Broadcom tacle les investisseurs qui « ne comprennent pas » ce qu’ils financent
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IA : quand le patron de Broadcom tacle les investisseurs qui « ne comprennent pas » ce qu’ils financent

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Il y a quelque chose de savoureux à entendre un homme qui gagne des milliards grâce à l’intelligence artificielle appeler à la prudence sur l’intelligence artificielle. C’est pourtant exactement ce qu’a fait Hock Tan, le patron de Broadcom, l’un des grands gagnants de la ruée vers les puces. Son message, en substance : certains investisseurs mettent de l’argent dans des projets d’IA sans vraiment saisir ce qu’ils achètent.

Venant d’un dirigeant dont l’entreprise vend précisément les composants qui alimentent cette fièvre, l’avertissement vaut qu’on s’y attarde. Ce n’est pas le ronchonnement d’un sceptique de l’extérieur. C’est un acteur central qui, lui, voit passer les commandes et connaît la réalité des carnets.

Un avertissement qui vient de l’intérieur de la machine

Broadcom n’est pas un spectateur de la révolution IA. Le groupe conçoit des puces sur mesure pour les géants du cloud — ces accélérateurs qui font tourner les modèles d’apprentissage dans les centres de données. Quand Hock Tan parle du marché, il parle de ses propres clients, de ses propres contrats.

Et son constat, tel que rapporté par Le Revenu, est frontal : une partie des investisseurs maîtriseraient mal les fondamentaux de la technologie qu’ils financent. Autrement dit, on signe des chèques pour des promesses, sans toujours mesurer ce qui sépare un démonstrateur bluffant d’un produit rentable à grande échelle.

Il faut le dire, cette lucidité détonne dans un secteur où la norme est plutôt à la surenchère. Les dirigeants de la tech vendent du rêve, c’est leur métier. Entendre l’un d’eux calmer le jeu, c’est suffisamment rare pour mériter notre attention.

Le spectre d’un emballement déjà vu

Qui a connu la fin des années 1990 reconnaît la mécanique. À l’époque, il suffisait d’accoler « .com » à un nom d’entreprise pour voir sa valorisation s’envoler. Beaucoup de ces sociétés ne comprenaient pas elles-mêmes leur modèle économique. Les investisseurs encore moins. On sait comment l’histoire s’est terminée : le Nasdaq a perdu près de 80 % de sa valeur entre 2000 et 2002.

La comparaison a ses limites. Contrairement aux start-up fantômes de la bulle internet, les champions actuels de l’IA — Nvidia, Microsoft, Broadcom et les autres — affichent des revenus bien réels, des marges solides et des clients qui paient. La demande pour la puissance de calcul n’est pas une illusion.

Mais la question posée par Hock Tan n’est pas là. Elle porte sur l’écart entre les montants investis et la capacité réelle à générer un retour. Combien de projets d’IA, financés à grands frais aujourd’hui, dégageront des bénéfices demain ? Personne ne le sait vraiment. Et c’est précisément cette incertitude que l’enthousiasme ambiant a tendance à gommer.

Pourquoi ce signal compte, même vu d’Europe

On pourrait croire que ces débats restent cantonnés à la Silicon Valley. Ce serait une erreur. Les valeurs technologiques américaines pèsent lourd dans les portefeuilles des épargnants francophones, souvent sans qu’ils en aient conscience. Un fonds indiciel qui réplique le S&P 500 ou le Nasdaq, un produit d’assurance-vie en unités de compte adossé aux marchés mondiaux : l’exposition à l’IA y est partout.

Quand les « Sept Magnifiques » — ce groupe de méga-capitalisations tech qui tire les indices américains — concentrent une part aussi démesurée de la performance boursière, une correction sur l’IA ne resterait pas une affaire américaine. Elle se propagerait jusqu’aux contrats d’épargne de Lille, Liège, Lausanne ou Casablanca.

D’où l’intérêt d’écouter ceux qui, comme Hock Tan, connaissent le dessous des cartes. Non pas pour fuir le secteur — ce serait absurde de tourner le dos à une transformation technologique majeure. Mais pour garder la tête froide face à un récit devenu presque religieux, où toute mise en garde passe pour de l’hérésie.

Ce que l’investisseur ordinaire peut en retenir

Soyons clairs : il ne s’agit pas ici de prédire un krach ni de décourager quiconque. Et rien dans cet article ne constitue un conseil d’investissement. L’IA restera probablement l’un des moteurs économiques de la décennie. Le point soulevé par le patron de Broadcom est plus subtil, et plus utile.

Il invite à distinguer la technologie de sa valorisation. Une innovation peut être révolutionnaire et son prix boursier, excessif. Les deux idées coexistent. Internet a bel et bien changé le monde ; cela n’a pas empêché des millions d’épargnants d’y laisser des plumes parce qu’ils avaient payé trop cher, trop tôt.

La prudence élémentaire reste donc de mise. Comprendre, au moins dans ses grandes lignes, ce dans quoi on place son argent. Se méfier des promesses qui semblent trop belles. Et se rappeler qu’un marché haussier finit toujours par tester la solidité des convictions de ceux qui l’ont porté.

Que le signal d’alarme vienne d’un homme qui profite directement de la fièvre lui donne un poids particulier. Hock Tan n’a aucun intérêt à refroidir ses propres clients. S’il le fait quand même, c’est peut-être qu’il voit, dans les carnets de commandes et les discours des financiers, quelque chose qui mérite qu’on ralentisse un peu. À chacun d’en tirer ses conclusions.

Jean Claude Convenant