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Alibaba se lance dans les lunettes connectées : le pari risqué d’un géant du e-commerce
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Alibaba se lance dans les lunettes connectées : le pari risqué d’un géant du e-commerce

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

On connaissait Alibaba comme le Amazon chinois. Le mastodonte du commerce en ligne, les marketplaces tentaculaires, le cloud, les paiements mobiles. Voilà que le groupe de Hangzhou s’invite sur le poignet — pardon, sur le nez — des consommateurs, avec une nouvelle génération de lunettes connectées boostées à l’intelligence artificielle. Traduction instantanée, assistant vocal, fonctions embarquées : le genre de gadget que la Silicon Valley promet depuis dix ans sans jamais vraiment convaincre.

La question mérite d’être posée franchement : pourquoi un géant du e-commerce se met-il soudain à fabriquer du matériel grand public ? Et surtout, qu’est-ce que ça dit de la bataille qui se joue en coulisses autour de l’IA ?

Des lunettes qui veulent remplacer le smartphone

Sur le papier, le produit coche les bonnes cases. Les lunettes d’Alibaba intègrent des fonctions de traduction en temps réel — pratique pour un touriste perdu à Shanghai ou un commercial en déplacement — ainsi qu’un assistant conversationnel capable de répondre aux questions, de guider, d’informer. L’idée n’est pas neuve. Meta l’a tentée avec ses Ray-Ban, Google s’y est cassé les dents une première fois avec les Google Glass il y a plus de dix ans, Amazon a sorti ses Echo Frames dans une relative indifférence.

Mais Alibaba arrive avec un atout que peu de concurrents possèdent : son propre écosystème d’intelligence artificielle. Le groupe développe depuis plusieurs années ses grands modèles de langage, la famille Qwen, qui s’est imposée comme l’une des références en Chine et au-delà. Brancher ces modèles sur un objet porté au quotidien, c’est transformer la lunette en porte d’entrée permanente vers les services maison. Et c’est là que l’affaire devient intéressante.

Car ces lunettes ne sont pas qu’un gadget technologique. Elles sont une stratégie. Le smartphone est aujourd’hui l’interface universelle entre l’utilisateur et le monde numérique. Celui qui contrôlerait la prochaine interface — qu’elle soit portée sur le visage, parlée ou gestuelle — tiendrait un pouvoir considérable. Alibaba ne veut pas rater ce train.

Une course mondiale où la Chine accélère

Il faut le dire : la bataille des lunettes intelligentes a changé de dimension ces derniers mois. Ce qui ressemblait à une curiosité de salon high-tech est devenu un champ de rivalité stratégique entre les États-Unis et la Chine. Meta a relancé l’intérêt du grand public avec ses lunettes Ray-Ban, vendues à plusieurs millions d’exemplaires. Les fabricants chinois — Xiaomi, Baidu, et désormais Alibaba — ripostent, portés par une maîtrise industrielle et des chaînes de production locales imbattables sur les coûts.

Cette dynamique s’inscrit dans un contexte plus large. Après avoir longtemps couru derrière l’Occident sur l’IA, les acteurs chinois ont rattrapé une partie de leur retard à une vitesse qui a surpris les observateurs. L’épisode DeepSeek, début 2025, a servi d’électrochoc : une start-up chinoise capable de produire un modèle performant à une fraction des coûts habituels. Depuis, chaque annonce venue de Chine est scrutée de près à Wall Street comme à Bruxelles.

Pour Alibaba, dont le cours de Bourse a connu des années difficiles — entre le retour de bâton réglementaire de Pékin, le ralentissement de la consommation chinoise et la concurrence féroce de PDD (Temu) ou JD.com —, diversifier vers le matériel connecté et l’IA est aussi une manière de raconter une nouvelle histoire aux investisseurs. Une histoire de croissance, plutôt que de défense.

Le mur des usages reste à franchir

Reste la vraie question, celle que personne n’aime poser : ces lunettes trouveront-elles leur public ? L’histoire des objets connectés est un cimetière rempli de bonnes idées. Les Google Glass ont été retirées du marché grand public. Les montres connectées ont mis des années à décoller. Et porter un ordinateur sur son visage soulève des réticences bien réelles — autonomie limitée, esthétique discutable, et surtout un enjeu de vie privée que l’IA ne fait qu’amplifier.

Car ces lunettes voient, entendent, enregistrent. En Europe, où le RGPD encadre strictement la captation de données, un tel objet poserait d’emblée des questions juridiques épineuses. Au Maghreb comme ailleurs, la perspective de croiser dans la rue quelqu’un portant une caméra discrète couplée à une reconnaissance par IA n’a rien d’anodin. La traduction instantanée séduira les voyageurs ; la surveillance diffuse en inquiétera beaucoup d’autres.

Et puis il y a la réalité du marché pour les investisseurs. Une annonce produit ne fait pas un succès commercial. Le matériel grand public est une activité à marges faibles, gourmande en capitaux, où un acteur peut vendre des millions d’unités sans jamais gagner d’argent. Les promesses technologiques des géants de la tech doivent toujours être lues avec prudence : entre le prototype présenté en grande pompe et le produit qui change les habitudes des consommateurs, l’écart est souvent vertigineux.

Ce que révèle vraiment ce lancement, c’est moins un objet qu’une intention. Alibaba veut exister dans l’ère de l’IA ambiante, celle où l’assistant intelligent ne sera plus dans votre poche mais partout autour de vous. C’est un pari de long terme, cohérent sur le plan stratégique, mais dont le retour sur investissement reste, à ce stade, largement hypothétique. Les prochains trimestres diront si les consommateurs chinois — puis le reste du monde — sont prêts à chausser le futur selon Jack Ma.

Jean Claude Convenant