Soixante-huit milliards de dollars. C’est le montant que l’université d’Harvard a accumulé grâce à ses placements financiers, selon une information rapportée par Les Echos. Pour fixer les idées : c’est davantage que le produit intérieur brut de pays entiers. On parle d’une université, pas d’un hedge fund de Wall Street. Et pourtant, la frontière entre les deux n’a jamais été aussi floue.
Une cagnotte qui défie l’entendement
Quand on pense à Harvard, on imagine la bibliothèque Widener, les amphithéâtres de la Business School, les promotions de futurs dirigeants. On pense rarement à une salle de marché. C’est pourtant le cœur battant de l’institution. Le fameux endowment — ce fonds de dotation alimenté par les dons d’anciens élèves et par le rendement de ses propres actifs — est géré par une structure dédiée, la Harvard Management Company, qui fonctionne avec les codes et les ambitions d’un gestionnaire d’actifs professionnel.
Le modèle américain des fonds de dotation universitaires n’a pas d’équivalent de ce côté-ci de l’Atlantique. En France, en Belgique ou en Suisse, les universités vivent essentiellement de financements publics et de frais de scolarité encadrés. À Harvard, le raisonnement est inversé : l’argent appelle l’argent. Plus la dotation grossit, plus elle génère de rendements, plus elle attire de donateurs désireux de voir leur nom gravé sur un bâtiment. Un cercle vertueux — ou vicieux, selon le point de vue.
Comment une université devient un mastodonte financier
La recette n’a rien de mystérieux, même si elle reste difficile à reproduire. Les grands endowments américains ont massivement délaissé les placements classiques — actions cotées, obligations — pour se tourner vers ce que les professionnels appellent les actifs alternatifs : capital-investissement, fonds spéculatifs, immobilier, infrastructures, parfois forêts et terres agricoles. L’idée, popularisée dans les années 1990 par David Swensen à Yale, consiste à accepter de bloquer son argent longtemps en échange de rendements supérieurs. Quand on gère une institution censée exister dans un siècle, l’horizon de placement devient un luxe que peu d’investisseurs peuvent s’offrir.
Résultat : des universités qui, sur le papier, enseignent le droit ou la littérature se retrouvent à peser plusieurs dizaines de milliards sur les marchés privés. Harvard n’est d’ailleurs pas seule. Yale, Stanford, Princeton, le MIT jouent dans la même cour. Mais avec son matelas, l’université de Cambridge (Massachusetts) reste la plus riche du monde universitaire.
Il faut le dire clairement : cette puissance financière soulève des questions légitimes. Une institution à but non lucratif, bénéficiant d’avantages fiscaux au titre de sa mission éducative, doit-elle amasser une telle fortune ? Le débat agite régulièrement le Congrès américain, où certains élus réclament une taxation plus lourde des revenus de ces fonds. L’administration Trump avait d’ailleurs, lors de son premier mandat, instauré un impôt sur les plus gros endowments. La tension entre la vocation désintéressée affichée et la réalité d’un gestionnaire d’actifs redoutable ne disparaîtra pas de sitôt.
Ce que ça révèle du capitalisme américain
Au fond, l’histoire d’Harvard raconte quelque chose de plus large. Elle montre à quel point, aux États-Unis, les institutions les plus prestigieuses se sont converties à la logique du rendement. L’excellence académique et la performance financière ne s’opposent plus : elles se nourrissent l’une l’autre. Les meilleurs cerveaux de la finance sont recrutés pour faire fructifier un capital qui, en retour, finance les chaires, les bourses et les laboratoires.
Pour un lecteur francophone, l’écart avec son propre environnement est saisissant. Imaginez une grande école française gérant un portefeuille de dizaines de milliards en private equity et en hedge funds. L’idée paraît presque incongrue. Les universités du Maghreb, elles aussi largement dépendantes de l’État, en sont encore plus éloignées. Ce décalage n’est pas qu’une question de moyens : c’est une différence de philosophie profonde sur ce qu’est, et ce que doit faire, une institution d’enseignement.
Faut-il envier Harvard ? La richesse a ses revers. Une dotation massive expose l’institution aux soubresauts des marchés — les actifs privés, moins liquides, peuvent se révéler difficiles à valoriser et à céder en période de crise. Elle attire aussi les critiques sur l’usage réel de ces fonds : combien d’étudiants modestes en bénéficient vraiment, au-delà des quelques bourses médiatisées ? Les questions d’accessibilité restent entières.
Reste un constat têtu. En conjuguant prestige intellectuel et ingénierie financière, Harvard a construit une machine que peu d’acteurs, publics ou privés, peuvent rivaliser. Les 68 milliards ne sont pas une anomalie : ils sont l’aboutissement logique d’un modèle assumé depuis des décennies. Que l’on y voie une réussite éclatante ou une dérive inquiétante, difficile de rester indifférent. Une université qui gère sa fortune comme un fonds souverain, cela en dit long sur l’époque.
Cet article a une vocation purement informative et ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Les placements sur les marchés financiers, et plus encore sur les actifs privés, comportent des risques de perte en capital.