Il y a des dirigeants qui changent de cap au gré des modes. Et puis il y a Masayoshi Son. Depuis des années, le fondateur et patron de SoftBank répète la même conviction, presque comme un mantra : les robots et l’intelligence artificielle vont redessiner l’économie mondiale, et il veut en être. Peu importe les secousses boursières, les paris ratés ou les mises en garde des analystes. L’homme reste fidèle à sa vision.
Une passion qui ne faiblit pas
Le signal envoyé par SoftBank, selon Les Echos, est limpide : le groupe japonais demeure sous le charme des robots. Rien de nouveau dans l’énoncé, diront certains. Et c’est précisément ce qui intrigue. Là où la plupart des conglomérats technologiques ajustent leur discours chaque trimestre, Son maintient le cap avec une constance qui force l’admiration autant qu’elle inquiète.
Il faut le rappeler : cet homme n’est pas un investisseur comme les autres. Celui qui a flairé le potentiel d’Alibaba au début des années 2000 — l’un des placements les plus profitables de l’histoire du capital-risque — s’est aussi brûlé les doigts plus d’une fois. L’épisode WeWork reste gravé dans les mémoires. Des milliards engloutis dans une start-up dont la valorisation s’est effondrée au moment de son introduction en Bourse avortée. Le Vision Fund, son véhicule d’investissement géant, a connu des années noires, enchaînant des pertes vertigineuses lorsque les valeurs technologiques ont dévissé.
Pourquoi les robots, encore et toujours ?
La question mérite d’être posée. Qu’est-ce qui pousse un dirigeant de ce calibre à revenir, inlassablement, vers la robotique et l’IA ? La réponse tient sans doute à la manière dont Son conçoit l’avenir. Pour lui, l’intelligence artificielle n’est pas une tendance passagère mais une rupture de civilisation, comparable à l’arrivée de l’électricité ou d’internet. Dans cette logique, investir dans les robots n’est pas un pari spéculatif : c’est se positionner avant tout le monde sur le terrain où se jouera la richesse de demain.
Cette vision a un nom chez SoftBank : la conviction que celui qui contrôlera les infrastructures de l’IA — des puces aux modèles en passant par les machines autonomes — tiendra les clés de l’économie du XXIe siècle. On comprend mieux, dès lors, l’importance stratégique de la participation du groupe dans Arm, le concepteur britannique de puces dont les processeurs équipent la quasi-totalité des smartphones de la planète. Les semi-conducteurs sont le carburant de l’IA, et Son le sait.
Mais entre la vision et l’exécution, il y a un gouffre. Et c’est là que le bât blesse. Combien de promesses technologiques se sont évaporées faute de modèle économique viable ? La robotique grand public, en particulier, est un cimetière de rêves. On se souvient de Pepper, le robot humanoïde développé par SoftBank, censé révolutionner l’accueil en entreprise et à domicile. L’enthousiasme initial a vite cédé la place à la réalité : production arrêtée, ventes décevantes, usages limités.
Ce que cela dit du marché
Pour l’investisseur ordinaire — qu’il soit à Paris, Bruxelles, Genève ou Casablanca —, le cas SoftBank est une leçon à double tranchant. D’un côté, il illustre la puissance d’une conviction tenue sur le long terme. Ceux qui ont suivi Son sur Alibaba ou Arm ont parfois été grassement récompensés. De l’autre, il rappelle brutalement que la frontière entre le visionnaire et le joueur compulsif est mince.
Miser sur une entreprise parce que son patron « croit aux robots » ne constitue pas une stratégie d’investissement. C’est un pari sur une personnalité, avec tout ce que cela comporte d’irrationnel. L’action SoftBank a d’ailleurs toujours affiché une volatilité redoutable, reflet des humeurs du marché face à un groupe dont la valeur dépend autant de ses participations que de la crédibilité de son fondateur.
Il faut aussi garder à l’esprit un paradoxe récurrent chez SoftBank : le cours de l’action a longtemps été inférieur à la somme des actifs détenus par le groupe. Autrement dit, le marché applique une décote persistante, comme s’il ne faisait qu’à moitié confiance aux choix de capital de Masayoshi Son. Cette défiance en dit long sur le scepticisme ambiant.
- La vision à long terme peut créer une valeur immense, mais elle expose aussi à des pertes colossales.
- Un investissement adossé au charisme d’un dirigeant comporte un risque de dépendance rarement bien valorisé.
- La robotique reste un secteur où l’écart entre promesse et rentabilité demeure considérable.
Alors, SoftBank a-t-il raison de persister ? L’histoire tranchera. Si l’IA tient ne serait-ce que la moitié de ses promesses, les paris d’aujourd’hui pourraient paraître géniaux dans dix ans. Mais si la bulle technologique se dégonfle, Son aura à nouveau prouvé que même les plus grands visionnaires peuvent se laisser aveugler par leur propre récit. Entre les deux, le marché reste prudent — et il a de bonnes raisons de l’être.
Ce qui est certain, c’est que l’homme ne changera pas. À 68 ans passés, Masayoshi Son continue de jouer son va-tout sur une idée simple et vertigineuse : l’avenir appartiendra aux machines. Reste à savoir qui, des robots ou des actionnaires, en tirera le plus grand profit.