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L’Allemagne veut initier ses enfants à la Bourse dès 6 ans : bonne idée ou pari risqué ?
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L’Allemagne veut initier ses enfants à la Bourse dès 6 ans : bonne idée ou pari risqué ?

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Imaginez un enfant de six ans dont le compte-titres grossit chaque mois, nourri par l’argent public, en attendant une retraite qui n’arrivera que dans six décennies. C’est, en substance, ce que prépare l’Allemagne. Berlin veut habituer les plus jeunes à l’épargne de long terme et aux marchés financiers bien avant qu’ils ne mettent un pied dans la vie active.

Un capital qui démarre avant même le premier salaire

Le principe est d’une simplicité désarmante. L’État verserait une contribution mensuelle sur un compte dédié à chaque enfant, afin de constituer petit à petit un capital investi sur les marchés. L’idée n’est pas de distribuer de l’argent de poche, mais de semer très tôt la graine d’une épargne qui, grâce aux intérêts composés et à la durée, pourrait atteindre un montant conséquent au moment où l’enfant deviendra adulte, puis entrera dans la vie active.

La logique économique derrière ce choix est connue de tous ceux qui s’intéressent à la gestion de patrimoine : le temps est le meilleur allié de l’épargnant. Un euro placé à six ans n’a pas la même valeur future qu’un euro placé à cinquante ans. Sur un horizon aussi long, même des versements modestes finissent par faire boule de neige. En commençant dès l’enfance, l’Allemagne joue à fond cette carte de la durée.

Mais au-delà de l’arithmétique financière, il y a une intention pédagogique assumée. Berlin ne cherche pas seulement à constituer un pécule. Le pays veut familiariser toute une génération avec le fonctionnement des marchés, la notion de risque, la patience nécessaire à tout placement de long terme. Une forme d’éducation financière grandeur nature, inscrite dans le réel plutôt que dans un manuel scolaire.

Pourquoi l’Allemagne bouge maintenant

Ce choix n’a rien d’anodin pour un pays qui a longtemps cultivé une méfiance tenace envers la Bourse. Les Allemands sont réputés pour leur prudence : le livret d’épargne classique, les placements garantis et l’immobilier ont longtemps eu leur préférence, loin des actions jugées trop volatiles. Le traumatisme de l’hyperinflation des années 1920, puis les déconvenues boursières du début des années 2000 avec l’effondrement du Neuer Markt, ont laissé des traces durables dans la mémoire collective.

Or le modèle de retraite par répartition, sur lequel repose en grande partie le système allemand comme le système français, montre ses limites face au vieillissement démographique. Moins d’actifs pour financer davantage de retraités : l’équation devient intenable à long terme. Introduire une dose de capitalisation, même modeste, dès le plus jeune âge, c’est une manière de préparer les générations futures à ne plus dépendre uniquement des cotisations des actifs.

Il faut le dire : l’approche est habile sur le plan politique. Plutôt que de demander aux adultes de sacrifier une partie de leur pouvoir d’achat immédiat pour épargner, l’État prend lui-même en charge l’effort initial, au bénéfice d’enfants qui ne votent pas encore mais dont l’avenir pèse de plus en plus lourd dans le débat public.

Les angles morts d’un beau principe

Reste que l’idée soulève de vraies questions. La première est celle du risque. Investir sur les marchés, c’est accepter la possibilité de pertes. Sur le très long terme, les actions ont historiquement offert de meilleurs rendements que les placements sans risque, mais rien ne garantit que le passé se répète. Un enfant dont le capital serait massivement exposé aux actions pourrait voir son épargne fondre lors d’un krach survenant au mauvais moment. La question de l’allocation — plus ou moins prudente selon l’âge — sera donc déterminante.

Deuxième interrogation : le coût pour les finances publiques. Verser une contribution mensuelle à chaque enfant représente une dépense récurrente et croissante. Dans un contexte budgétaire tendu, où l’Allemagne elle-même a dû revoir ses règles d’endettement, la soutenabilité d’un tel dispositif mérite d’être surveillée de près.

Enfin, il y a la question de l’égalité. Un mécanisme universel, versé à tous les enfants quel que soit le revenu des parents, a le mérite de la simplicité. Mais il profite mécaniquement aussi aux familles aisées, qui pourront compléter la mise de l’État, creusant potentiellement les écarts de patrimoine à l’arrivée à l’âge adulte.

Un signal qui dépasse les frontières allemandes

Pour les épargnants francophones, cette initiative mérite d’être observée avec attention. La France débat depuis des années de l’avenir de son système de retraite, et la capitalisation y reste un sujet politiquement explosif. L’Allemagne, souvent prise en exemple pour sa rigueur budgétaire, teste ici une voie médiane : pas un abandon de la répartition, mais un complément construit sur la durée et initié dès l’enfance.

Le Plan d’épargne retraite français, lancé en 2019, poursuit un objectif comparable mais s’adresse aux actifs. L’idée allemande de remonter jusqu’à l’enfance constitue une rupture conceptuelle : et si la meilleure façon de préparer une retraite était de commencer avant même d’avoir appris à lire un bulletin de salaire ?

Rien ne dit que l’expérience sera concluante. Il faudra des décennies pour en mesurer les effets réels, et une génération entière servira en quelque sorte de cobaye. Mais le simple fait qu’un pays aussi prudent que l’Allemagne ose cette initiative en dit long sur l’urgence ressentie face au défi des retraites. À méditer, des deux côtés du Rhin.

Jean Claude Convenant