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OpenAI chez Google : quand deux rivaux de l’IA signent un pacte dicté par la pénurie de puissance
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OpenAI chez Google : quand deux rivaux de l’IA signent un pacte dicté par la pénurie de puissance

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Il faut parfois lire deux fois une information pour en mesurer l’étrangeté. OpenAI, le créateur de ChatGPT, va désormais distribuer ses modèles les plus avancés en passant par Google Cloud. Autrement dit : la start-up qui a bousculé Google sur son propre terrain, celui de la recherche d’information et de l’intelligence artificielle grand public, s’appuie maintenant sur les tuyaux de son concurrent le plus direct pour faire tourner ses algorithmes.

On tient là l’un de ces accords qui en disent long sur l’état réel d’un secteur. Derrière la rivalité spectaculaire entre les deux maisons, il y a une réalité beaucoup plus prosaïque : personne, pas même OpenAI, ne possède assez de puissance de calcul pour répondre à la demande. Et quand on manque de serveurs, on va les chercher là où ils se trouvent, quitte à frapper à la porte d’un adversaire.

Des ennemis qui ont besoin l’un de l’autre

La scène a quelque chose de paradoxal. D’un côté, OpenAI, soutenu massivement par Microsoft, dont l’offensive avec ChatGPT a précipité Google dans une course effrénée pour ne pas se laisser distancer. De l’autre, Google, qui a répliqué avec sa famille de modèles Gemini et qui défend bec et ongles sa position historique sur l’intelligence artificielle. Deux camps, deux visions, une guerre commerciale bien réelle.

Et pourtant, les voilà qui coopèrent. Comment l’expliquer ? Par la nature même de la bataille qui se joue. Dans l’IA générative, la vraie ressource rare n’est pas le talent, ni même les données. C’est la capacité de calcul. Entraîner un modèle de pointe, puis le faire tourner pour des centaines de millions d’utilisateurs, exige des infrastructures colossales : des data centers remplis de processeurs spécialisés, une consommation électrique gigantesque, des investissements qui se comptent en dizaines de milliards de dollars.

Face à cette contrainte, les frontières entre concurrents deviennent poreuses. Google Cloud, qui loue ses serveurs à qui en a besoin, devient un fournisseur comme un autre. Et OpenAI, en diversifiant ses sources de puissance au-delà de la seule infrastructure Microsoft Azure, s’offre une marge de manœuvre et de sécurité. Dans un marché où la moindre panne ou pénurie se paie cash en qualité de service, cette logique de diversification n’a rien de surprenant.

Le vrai nerf de la guerre : l’infrastructure

Cet accord met en lumière ce que beaucoup d’observateurs répètent depuis des mois : la ruée vers l’or de l’intelligence artificielle profite d’abord à ceux qui vendent les pelles et les pioches. Les fabricants de puces, au premier rang desquels Nvidia, et les géants du cloud — Amazon Web Services, Microsoft Azure et donc Google Cloud — captent une part considérable de la valeur créée.

Pourquoi ? Parce que les développeurs de modèles, aussi brillants soient-ils, restent dépendants de ces infrastructures. Ils peuvent concevoir le meilleur algorithme du monde, il faut bien le faire tourner quelque part. Et cette location de puissance de calcul représente des sommes faramineuses, qui pèsent lourdement sur les comptes des start-up de l’IA, dont la rentabilité reste encore largement théorique.

À notre avis, c’est précisément ce point qui mérite l’attention des investisseurs francophones séduits par la thématique IA. On parle beaucoup des modèles, des prouesses techniques, des démonstrations bluffantes. On parle beaucoup moins de ce qui finance tout cela, et de la question lancinante : à quel moment ces technologies deviendront-elles durablement profitables ? Un accord comme celui entre OpenAI et Google Cloud rappelle que les coûts d’exploitation sont tels qu’il faut mutualiser, négocier, et parfois composer avec ses propres rivaux.

Ce que cela dit de la maturité du secteur

Les alliances entre concurrents ne sont pas une nouveauté dans l’économie. L’histoire de la technologie en regorge. Apple a longtemps acheté des composants à Samsung tout en lui livrant une guerre de brevets acharnée sur le marché des smartphones. Dans l’automobile, des constructeurs rivaux partagent des plateformes ou des motorisations pour amortir des coûts de développement devenus insoutenables en solo. L’IA suit la même pente : à mesure que les investissements grimpent, la coopération sélective devient une nécessité économique plutôt qu’un choix stratégique.

Il faut le dire clairement : cette normalisation est aussi le signe d’un secteur qui mûrit. Les acteurs cessent de raisonner uniquement en termes de domination frontale pour intégrer une logique d’écosystème, où l’on peut être à la fois concurrent sur le produit final et partenaire sur l’infrastructure. Pour l’utilisateur, en théorie, c’est plutôt une bonne nouvelle : davantage de robustesse, moins de risques de dépendance à un fournisseur unique.

Reste une interrogation que cet accord ne dissipe pas, au contraire. Si même les leaders de l’IA doivent s’épauler pour tenir la charge, c’est que la facture énergétique et matérielle de cette révolution technologique s’annonce vertigineuse. La construction de data centers s’accélère partout dans le monde, avec des conséquences concrètes sur la consommation d’électricité et d’eau. Un enjeu qui dépasse largement la Silicon Valley et commence à se poser jusqu’en Afrique du Nord, où plusieurs pays du Maghreb lorgnent ces investissements pour attirer les infrastructures numériques.

En attendant, cet accord entre OpenAI et Google envoie un message limpide aux marchés. La prochaine grande bataille de l’intelligence artificielle ne se jouera peut-être pas seulement sur la qualité des modèles, mais sur la capacité à les faire tourner sans se ruiner. Et sur ce terrain-là, les deux rivaux viennent de reconnaître qu’ils avaient besoin l’un de l’autre.

Jean Claude Convenant