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Des dividendes à 15 % adossés au Bitcoin : le piège se cache dans le mécanisme

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Un rendement de 15 %, versé régulièrement, coté sur un marché réglementé, et adossé à l’actif le plus explosif de la décennie. Sur le papier, l’offre a tout du produit miracle. Trop beau, forcément. Ces « actions Bitcoin » qui font parler d’elles ne sont pas des parts classiques dans une entreprise technologique : ce sont des actions préférentielles émises par des sociétés de trésorerie qui empilent du Bitcoin à leur bilan. Et derrière la promesse d’un revenu confortable se cache une mécanique que peu d’épargnants prennent le temps de décortiquer.

Comment une entreprise transforme du Bitcoin en coupon

Reprenons depuis le début. Une société de trésorerie Bitcoin, c’est une entreprise dont la stratégie consiste à accumuler de la cryptomonnaie reine comme réserve de valeur. Le modèle a été popularisé par MicroStrategy, devenue Strategy, qui détient aujourd’hui des centaines de milliers de bitcoins financés en grande partie par de la dette et des émissions de titres.

Pour lever de l’argent frais sans diluer sans fin leurs actionnaires ordinaires, certaines de ces sociétés émettent des actions préférentielles. Le principe est ancien et bien connu des marchés : l’investisseur avance du capital, et en échange il perçoit un dividende prioritaire, souvent fixe, versé avant les actionnaires classiques. En cas de liquidation, il passe aussi devant eux dans l’ordre de remboursement. D’où le terme « préférentiel ».

La nouveauté, c’est l’usage qui en est fait. Les fonds levés servent à acheter encore plus de Bitcoin. L’investisseur en action préférentielle, lui, ne touche pas directement à la cryptomonnaie. Il détient une créance sur une entreprise dont la santé dépend entièrement du cours du BTC. Le dividende à deux chiffres, parfois annoncé jusqu’à 15 %, est la rémunération de ce pari. Et un rendement aussi élevé n’est jamais gratuit : il est le prix du risque.

Le malentendu sur la protection

Beaucoup d’investisseurs se rassurent en se disant qu’une action préférentielle est plus « sûre » qu’une action ordinaire. C’est vrai sur le papier, dans la hiérarchie des créanciers. En pratique, cette sécurité n’a de valeur que si l’entreprise reste solvable.

Or la solvabilité de ces sociétés est corrélée à un seul actif : le Bitcoin. Si le cours s’effondre, la valeur de l’actif au bilan fond, la capacité à honorer les dividendes se tend, et le titre préférentiel lui-même peut décrocher brutalement. On a vu lors des cycles baissiers passés — notamment en 2022, quand le BTC est passé sous les 16 000 dollars — à quelle vitesse ces structures à effet de levier peuvent vaciller. Le dividende prioritaire ne protège pas d’une chute de 50 % du Bitcoin ; il protège seulement de passer après les actionnaires ordinaires, ce qui est une maigre consolation quand tout le bilan se contracte.

Il faut le dire clairement : ces produits concentrent plusieurs couches de risque. Le risque Bitcoin, d’abord, avec sa volatilité légendaire. Le risque de l’entreprise émettrice ensuite, souvent endettée. Et le risque de liquidité, car ces actions préférentielles ne s’échangent pas toujours avec la même profondeur qu’un titre du CAC 40 ou du S&P 500.

Ce que ça change pour l’épargnant francophone

Pour un investisseur en France, en Belgique, en Suisse ou au Maghreb, l’attrait est double : une exposition indirecte au Bitcoin et un revenu régulier, le tout via des titres cotés plutôt que via des plateformes crypto parfois perçues comme opaques. C’est séduisant pour qui veut garder un pied dans l’écosystème sans détenir de portefeuille numérique.

Mais l’accès et la fiscalité compliquent l’équation. Ces titres sont majoritairement émis par des sociétés américaines et cotés outre-Atlantique. Les dividendes versés par une société américaine subissent une retenue à la source, généralement réduite par les conventions fiscales entre les États-Unis et les pays concernés, à condition d’avoir rempli les formulaires adéquats. Ensuite, le revenu est imposé selon le régime local : en France, les dividendes de source étrangère relèvent en principe du prélèvement forfaitaire unique, avec un crédit d’impôt pour éviter la double imposition. Autant dire que le rendement net affiché à 15 % fond sensiblement une fois la fiscalité passée par là.

Autre point que l’enthousiasme fait souvent oublier : un dividende à deux chiffres n’est pas une rente garantie. Le conseil d’administration de la société peut, selon les termes du titre, suspendre ou reporter les versements si la situation financière l’exige. Un rendement élevé est d’abord un signal — celui que le marché exige une forte prime pour accepter de prêter à ce type de structure.

Un produit pour qui, au juste ?

Ces actions préférentielles ne sont ni une arnaque ni un placement de bon père de famille. Elles occupent une zone grise, entre l’obligation à haut rendement et le pari spéculatif. Comprendre leur fonctionnement suppose de maîtriser à la fois la logique des marchés actions, les subtilités des titres préférentiels et la dynamique du Bitcoin. Trois univers que peu de particuliers connaissent simultanément.

La promesse d’un coupon généreux attire toujours. Mais un rendement affiché n’est qu’une facette : il ne dit rien du capital que l’on peut perdre si le scénario tourne mal. Avant de se laisser séduire par les deux chiffres, mieux vaut regarder ce qu’il y a dessous — un empilement de Bitcoin, de dette et d’hypothèses de marché. Rien de ce qui précède ne constitue un conseil d’investissement : ces produits présentent un risque de perte en capital élevé, et chacun doit mesurer ce qu’il est réellement prêt à encaisser avant de s’y engager.

Jean Claude Convenant