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Télécoms : pourquoi Starlink fait trembler Wall Street plus que l’Europe
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Télécoms : pourquoi Starlink fait trembler Wall Street plus que l’Europe

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Un satellite qui parle directement à votre téléphone, sans antenne-relais, sans réseau au sol. L’idée semblait relever de la science-fiction il y a cinq ans. Elle est devenue l’un des cauchemars des directeurs financiers d’opérateurs télécoms. Et sur les marchés, la menace a un visage : celui d’Elon Musk.

Selon Les Echos, les valeurs du secteur ont nettement plus décroché outre-Atlantique qu’en Europe. Un écart qui en dit long sur la façon dont les investisseurs perçoivent le risque Starlink de chaque côté de l’Atlantique.

Le spectre d’un réseau qui tombe du ciel

Reprenons depuis le début. Starlink, la filiale satellites de SpaceX, ne se contente plus de vendre de l’internet aux zones blanches ou aux bateaux de croisière. Son ambition déclarée est de connecter directement les smartphones ordinaires, par le biais de constellations en orbite basse. L’objectif : proposer une couverture là où aucune antenne terrestre n’existe, puis, à terme, concurrencer frontalement les forfaits mobiles classiques.

Pour un opérateur historique, cette perspective touche au cœur du modèle. Pendant des décennies, le fossé concurrentiel reposait sur une chose : le coût colossal de déploiement des infrastructures. Des milliers d’antennes, des kilomètres de fibre, des licences de fréquences achetées à prix d’or. Bâtir un réseau, c’était ériger un mur que peu d’acteurs pouvaient franchir. Si l’espace permet de contourner ce mur, c’est tout l’édifice qui vacille.

Les investisseurs américains ont manifestement pris cette hypothèse très au sérieux. D’où une pression accrue sur les actions des opérateurs cotés à Wall Street. Le réflexe est compréhensible : aux États-Unis, Starlink est déjà une réalité commerciale avancée, soutenue par les lancements à répétition des fusées de SpaceX et par des partenariats noués avec certains acteurs du mobile.

Pourquoi l’Europe encaisse mieux le choc

De ce côté de l’Atlantique, la secousse a été plus douce. Les titres des télécoms européens ont mieux résisté, et ce décalage n’est pas le fruit du hasard. Plusieurs raisons structurelles l’expliquent.

D’abord, la régulation. Le marché européen des télécoms est l’un des plus encadrés au monde. L’attribution des fréquences, les règles de concurrence, les obligations de couverture : tout cela crée un environnement où un nouvel entrant venu de l’espace devra composer avec des contraintes administratives bien plus lourdes qu’aux États-Unis. Bruxelles ne laisse pas un opérateur bousculer le marché du jour au lendemain, fût-il piloté par l’homme le plus riche du monde.

Ensuite, la géographie et la densité du réseau. L’Europe est un continent densément peuplé, maillé d’infrastructures existantes. La valeur ajoutée d’un réseau satellite y est moins évidente que dans les immensités rurales américaines, où des pans entiers du territoire restent mal couverts. Là où Starlink comble un vide aux États-Unis, il affronte en Europe une concurrence déjà bien installée.

Enfin, il y a la question de la souveraineté. L’idée de voir les communications d’un continent entier dépendre d’une infrastructure américaine privée, contrôlée par un seul homme aux positions politiques tranchées, suscite ici une méfiance palpable. Les États européens ne verront pas forcément d’un bon œil la montée en puissance de Starlink sur leur sol. Cette résistance politique est, paradoxalement, une forme de protection pour les opérateurs du Vieux Continent.

Un signal à ne pas surinterpréter

Faut-il pour autant enterrer la menace en Europe ? Ce serait aller vite en besogne. Les frontières du secteur se déplacent, et les technologies qui semblent lointaines ont la fâcheuse habitude de rattraper les marchés plus vite que prévu. Les opérateurs européens le savent : plusieurs d’entre eux explorent eux-mêmes des partenariats satellitaires, non pour subir la rupture, mais pour l’intégrer.

Il faut le dire, l’histoire récente des télécoms regorge d’exemples où l’on a sous-estimé une rupture. Souvenons-nous de l’arrivée des opérateurs low-cost dans les années 2010, qui a laminé les marges d’un secteur qui se croyait à l’abri. Ou de la manière dont les applications de messagerie ont pulvérisé les revenus des SMS et des appels internationaux. À chaque fois, le mur que l’on pensait infranchissable a fini par tomber.

Pour l’investisseur francophone, de Paris à Casablanca, le message est double. D’un côté, les télécoms européens restent des valeurs réputées défensives, adossées à des revenus récurrents et à une régulation protectrice. De l’autre, le secteur n’est plus la forteresse tranquille qu’il fut. Les flux de capitaux observés ces dernières semaines montrent que les marchés commencent à intégrer un risque de long terme, même s’ils le jugent, pour l’heure, plus lointain en Europe.

Reste une inconnue de taille : la trajectoire réelle de Starlink. Entre les promesses d’Elon Musk et leur concrétisation technique, économique et réglementaire, l’écart peut être considérable. Connecter un smartphone standard à un satellite en orbite, à grande échelle et à un prix compétitif, demeure un défi industriel immense. Les marchés réagissent souvent à l’annonce avant que la réalité ne tranche.

En attendant, l’écart de performance entre les télécoms américaines et européennes offre une leçon utile. Une même menace ne pèse jamais du même poids selon le terrain réglementaire, géographique et politique sur lequel elle s’abat. Les frontières, en Bourse comme ailleurs, comptent toujours.

Jean Claude Convenant