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Tokenisation RWA : l’UE doit-elle abandonner la régulation directe de la DeFi ?

Par Jean Claude Convenant 4 min de lecture

Alors que le règlement MiCA (*Markets in Crypto-Assets*) s’apprête à entrer en vigueur complète le 30 juin 2026, un changement de cap s’esquisse au sein des institutions européennes. Peter Kerstens, conseiller à la Commission européenne et l’un des principaux architectes du cadre réglementaire crypto, préconise une réorientation stratégique : privilégier la tokenisation des actifs du monde réel (RWA) plutôt que de chercher à réglementer directement la finance décentralisée (DeFi). Cette proposition remet en question la trajectoire réglementaire envisagée et ouvre un débat sur les priorités réelles de l’Europe dans le secteur blockchain.

Le contexte : une consultation européenne qui arrive trop tôt

La Commission européenne a lancé en mai dernier une consultation publique concernant l’évolution future de MiCA, dont la clôture est prévue pour août 2026. Cette démarche vise à collecter les retours d’expérience des acteurs du secteur et à évaluer les besoins réglementaires à venir pour l’écosystème blockchain et des cryptoactifs en Europe.

Intervenant lors du WAIB Summit Monaco 2026, Peter Kerstens a nuancé les appels à une « MiCA 2.0 » en affirmant que le règlement actuel n’était « pas obsolète pour le moment ». Il considère que les observations collectées via la consultation guideront les décisions futures, sans justifier une révision complète du cadre. Surtout, il met en garde contre une approche qui consisterait à créer une régulation spécifiquement dédiée à la DeFi, qu’il juge complexe et prématurée.

Analyse : pourquoi la DeFi résiste à la régulation traditionnelle

Réguler la finance décentralisée pose des défis structurels majeurs. Contrairement aux plateformes centralisées, la DeFi fonctionne sans entités légales responsables, sans point d’entrée clair pour les régulateurs et sans intermédiaires identifiables. Imposer un cadre réglementaire classique à des protocoles décentralisés relève du casse-tête législatif, comme l’a implicitement reconnu Kerstens.

La tokenisation des actifs réels (RWA) représente, en revanche, une opportunité d’intégration graduelle et maîtrisée des blockchains dans la finance traditionnelle. Il s’agit de convertir des actifs physiques ou financiers (immobilier, obligations, actions, matières premières) en tokens numériques. Cette démarche crée des points de contact clairs entre le monde blockchain et les institutions financières établies, facilitant la supervision réglementaire.

En se concentrant sur les RWA, l’UE pourrait atteindre son objectif : intégrer les technologies blockchain à l’économie réelle sans tenter de soumettre des protocoles décentralisés à des normes conçues pour des entités centralisées. C’est une stratégie plus pragmatique qu’une confrontation frontale avec la nature même de la DeFi.

Implications pour la France et le Maghreb

Pour les acteurs français et maghrébins, cette réorientation offre des perspectives distinctes. En France, déjà engagée dans une approche progressive (avec l’AMF et des cadres expérimentaux), la priorité donnée aux RWA s’aligne bien avec les ambitions du secteur financier traditionnel d’explorer la tokenisation. Les banques et assureurs français pourraient accélérer leurs projets pilotes.

Au Maghreb, où les infrastructures de paiement digital se développent rapidement, une régulation centrée sur les RWA pourrait ouvrir des voies pour la tokenisation des actifs locaux et l’intégration régionale. Toutefois, l’absence d’un cadre clair pour la DeFi – souvent utilisée à titre de contournement dans les régions aux marchés financiers moins accessibles – demeure une question latente.

La doctrine européenne influence progressivement les régulations nationales et régionales. Une stabilisation autour des RWA pourrait créer une cohérence réglementaire favorisant les investissements institutionnels transfrontaliers.

Points clés à retenir

  • MiCA n’est pas remis en question : le cadre actuel demeure valide et sera affiné selon les retours de la consultation 2026.
  • Réglementer la DeFi directement est considéré comme contre-productif : les protocoles décentralisés échappent structurellement aux modèles de supervision classiques.
  • La tokenisation RWA devient la priorité : elle offre une intégration progressive des blockchains à la finance réelle, avec des points de contrôle identifiables.
  • Une stratégie par l’intégration plutôt que par l’interdiction : l’UE préfère cantonner les blockchains aux usages hybrides (RWA) plutôt que de chercher à soumettre les écosystèmes natifs (DeFi).
  • Enjeux régionaux : la France pourrait accélérer les RWA, tandis que le Maghreb doit anticiper les vides réglementaires autour de la DeFi.
Jean Claude Convenant