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Valorisée 965 milliards, Anthropic ne peut même pas emprunter seule : pourquoi Google paie l’addition

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Voilà une entreprise valorisée à 965 milliards de dollars. Presque mille milliards. Et pourtant, quand il s’agit de financer ses propres centres de données, Anthropic n’y arrive pas seule. Il lui faut une béquille. Cette béquille, c’est Google, qui a monté autour de l’éditeur de Claude un échafaudage financier estimé à 200 milliards de dollars.

Le paradoxe mérite qu’on s’y arrête. Une valorisation à neuf chiffres, ça devrait ouvrir toutes les portes des salles de marché. Un banquier normalement constitué se battrait pour prêter à une pareille pépite. Sauf que non. Le proverbe le dit depuis longtemps : on ne prête qu’aux riches. Encore faut-il que ces riches aient des revenus, des actifs tangibles, une trajectoire de rentabilité. Or dans l’intelligence artificielle générative, la richesse est surtout une promesse.

Un campus texan bâti sur la signature de Google

Le projet concret se trouve à Hubbard, un coin du Texas où l’on va planter des rangées de serveurs. Selon des informations relayées par Yahoo Finance, un consortium de banques mené par Morgan Stanley prépare le financement de ce campus de data centers. Mais l’argent des banques ne vient pas se poser sur la seule réputation d’Anthropic. Il vient parce que Google apporte sa garantie.

C’est là tout le sel de l’affaire. Ce n’est pas Anthropic qui rassure les prêteurs. C’est le géant de Mountain View, actionnaire et partenaire, qui met sa signature au bas du contrat. Le montage empile crédit privé, location de puces et garanties bancaires en cascade. Un mille-feuille financier que très peu d’acteurs peuvent se permettre de solliciter, même parmi ceux qui pèsent lourd sur le papier.

Traduisons en clair. Anthropic loue de la puissance de calcul, s’endette pour construire, et Google se porte caution pour que l’ensemble tienne debout. L’engagement total évoqué court sur cinq ans et atteint ce chiffre vertigineux de 200 milliards de dollars. Le campus de Hubbard n’en est qu’une brique.

La vraie facture de l’intelligence artificielle

Pourquoi une entreprise aussi valorisée doit-elle en passer par là ? Parce que l’IA générative coûte une fortune à faire tourner, et encore davantage à faire grandir. Entraîner puis exploiter un modèle comme Claude exige des dizaines de milliers de processeurs spécialisés, des bâtiments climatisés à l’extrême, une consommation électrique digne d’une petite ville. Ces coûts arrivent avant les revenus, pas après.

Une banque classique regarde d’abord les flux de trésorerie. Anthropic, comme la plupart de ses concurrents, brûle du cash à un rythme soutenu pour financer sa croissance. Sur ce critère froid, le dossier n’a rien d’évident, valorisation stratosphérique ou pas. D’où le recours à un parrain aux poches profondes.

Ce schéma n’est pas nouveau dans l’histoire des grandes vagues technologiques. À la grande époque des chemins de fer américains, au XIXe siècle, ce sont les grandes banques d’affaires qui garantissaient les emprunts colossaux nécessaires à la pose des rails, bien avant que le premier train ne rapporte le moindre dollar. Plus récemment, la fibre optique et les infrastructures télécoms des années 2000 ont suivi une logique comparable : bâtir d’abord, à crédit, en espérant que les usages suivent. Certains y ont laissé leur chemise quand la demande a tardé.

La question qui se pose aujourd’hui est donc simple. Ces 200 milliards misés sur cinq ans reposent sur un pari : que la demande pour l’IA continue de grimper assez vite pour rentabiliser des infrastructures gigantesques. Si le pari se réalise, tout le monde y gagne. Si l’adoption plafonne ou si la concurrence rogne les marges, l’édifice devient beaucoup plus fragile.

Ce que ce montage révèle sur les rapports de force

Il faut le dire : cette dépendance financière n’est pas neutre. Quand Google garantit vos data centers, il ne le fait pas par pure philanthropie. La firme est déjà investisseuse dans Anthropic. Chaque nouveau tour de financement, chaque garantie apportée, resserre les liens entre le supposé challenger de l’IA et l’un des plus puissants acteurs du secteur.

On assiste à une concentration silencieuse. Les jeunes pousses de l’IA, présentées comme des alternatives indépendantes aux mastodontes, se retrouvent en réalité arrimées à ces mêmes mastodontes par le nerf de la guerre : le capital et la puissance de calcul. OpenAI a Microsoft. Anthropic a Google et Amazon. La frontière entre start-up disruptive et filiale de fait devient de plus en plus poreuse.

Pour les lecteurs qui suivent ce secteur de près, y compris ceux qui misent sur les valeurs technologiques via des fonds indiciels ou des actions cotées, le signal mérite attention. Une part croissante de la valeur boursière des géants de la tech dépend de projets d’IA dont le modèle économique reste à prouver, et dont le financement repose sur des engagements croisés de plus en plus enchevêtrés. Rien de tout cela ne constitue un conseil d’investissement, mais il serait imprudent d’ignorer le risque de circularité : quand les mêmes acteurs financent, garantissent et achètent les services les uns des autres, une secousse sur un maillon peut se propager à toute la chaîne.

Anthropic, à ce jour, ne dément pas la logique de ces montages. La société assume de ne pas pouvoir financer seule son infrastructure. C’est peut-être la donnée la plus honnête de toute l’histoire. Une valorisation de 965 milliards impressionne dans un communiqué. Elle ne coule pas de béton, ne branche pas de serveurs et ne convainc pas un banquier texan. Pour cela, il faut encore quelqu’un pour signer à votre place.

Jean Claude Convenant