Soixante-quinze mille cinq cent soixante-dix-huit. C’est le nombre exact de machines de minage que les autorités malaisiennes ont mises sous scellés. Pas une usine géante, pas un site unique : une constellation d’installations disséminées à travers le pays, branchées sur le réseau national sans jamais payer un ringgit d’électricité.
La scène a de quoi surprendre. Car en Malaisie, extraire du bitcoin n’a rien d’interdit. On peut y aligner autant de rigs qu’on veut, tant que l’électricité qui les alimente est facturée en règle. Le problème n’est donc pas la crypto. C’est le vol.
Une chasse méthodique qui dure depuis quatre ans
Datuk Seri Dr Shamsul Anuar Nasarah, vice-ministre de l’Intérieur, a livré les chiffres d’une opération qui n’a rien d’improvisé. Entre 2022 et mai 2026, la police royale malaisienne, la compagnie nationale d’électricité Tenaga Nasional Berhad (TNB) et les autorités locales ont mené 3 049 raids. Bilan : 629 arrestations et ces dizaines de milliers de machines confisquées.
Ce qui frappe dans ce dossier, c’est la patience. On imagine souvent les coups de filet policiers comme des interventions spectaculaires et ponctuelles. Là, il s’agit d’une traque de longue haleine, appuyée sur le renseignement et sur la technologie pour repérer les « points chauds » avant même de frapper à la porte. Comprendre : détecter les pics de consommation anormaux, les lignes qui chauffent sans raison apparente, les compteurs qui affichent un zéro suspect.
Le vice-ministre l’a promis, les capacités de détection continueront à monter en gamme. Traduction : les mineurs clandestins ont de moins en moins de marge pour se cacher.
1,1 milliard de dollars envolés en une seule année
Le vrai sujet, c’est la facture. Le ministère de l’Énergie chiffre le vol d’électricité à 1,1 milliard de dollars pour la seule année 2025. Un montant qui donne le vertige, et qui explique pourquoi Kuala Lumpur ne lâche rien.
Il faut le dire clairement : ce chiffre ne concerne pas uniquement le minage de cryptomonnaies. Le vol de courant en Malaisie recouvre bien d’autres réalités. Mais les fermes de minage clandestines en sont devenues un poste majeur, parce qu’elles consomment énormément et en continu. Un rig qui tourne, ce sont des kilowattheures avalés vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Multipliez par plusieurs milliers de machines et vous obtenez une saignée invisible pour le réseau.
Le mode opératoire est presque toujours le même : branchement pirate en amont du compteur, ou compteur trafiqué pour sous-déclarer la consommation réelle. Rien de sophistiqué sur le plan technologique, mais suffisamment répandu pour peser plus d’un milliard de dollars sur les comptes publics.
Pourquoi ce dossier dépasse largement la Malaisie
On pourrait balayer l’affaire d’un revers de main : un pays lointain, un problème local. Ce serait une erreur. Le minage clandestin par siphonnage d’électricité est un phénomène mondial, et il suit une logique implacable : les mineurs s’installent là où le courant est bon marché — ou gratuit, quand ils volent.
Le Kazakhstan en a fait l’amère expérience après l’exode des mineurs chinois de 2021 : afflux massif de fermes, réseau électrique sous tension, coupures à répétition, puis répression. L’Iran a connu des scénarios comparables, avec des délestages attribués en partie aux mineurs branchés sur un courant ultra-subventionné. Partout, le même engrenage : une électricité peu chère attire, puis l’infrastructure craque, puis l’État tape du poing.
Pour les lecteurs du Maghreb, où l’électricité reste largement subventionnée dans plusieurs pays, la question mérite d’être posée sans détour. Une énergie bon marché est une invitation objective pour ce type d’activité clandestine. L’Algérie, par exemple, interdit purement et simplement les transactions en cryptomonnaies, ce qui n’empêche pas le minage de tenter certains. Le cas malaisien rappelle qu’un cadre légal permissif sur la crypto n’a rien à voir avec la tolérance envers le vol d’énergie. Ce sont deux sujets distincts que l’on confond trop souvent.
Un signal pour l’industrie du minage
La leçon est peut-être là. La Malaisie ne mène pas une croisade contre le bitcoin. Elle protège son réseau électrique et ses finances publiques. La nuance est capitale, car elle dessine une frontière nette : le minage propre, déclaré, facturé, reste le bienvenu. Le minage parasite, non.
Cette approche n’est pas neutre pour l’industrie. Elle envoie un message aux opérateurs sérieux : la légalité de l’activité dépend entièrement de la manière dont on l’exerce. Un mineur qui paie son courant au prix fort dispose d’un environnement stable. Celui qui triche s’expose à la saisie de tout son matériel — et à l’arrestation.
Reste une question ouverte. Que deviennent 75 578 machines confisquées ? Revendues aux enchères, détruites, redistribuées ? La dépêche n’en dit rien, mais l’ampleur du stock illustre à elle seule la taille prise par le phénomène. On ne sature pas un entrepôt avec quelques rigs isolés.
Le minage de cryptomonnaies restera un sujet sensible tant qu’il pèsera autant sur les réseaux électriques. Rappelons-le : investir ou s’exposer à cet univers comporte des risques, y compris réglementaires, et la volatilité des actifs numériques n’a rien d’anodin. La Malaisie, elle, a tranché la partie qui la concernait : le courant, on le paie. Sinon, on rend les machines.