Quatre-vingt-trois octets. Voilà le poids réel du bras de fer qui agite Bitcoin depuis des mois. Ridicule, dit comme ça. Et pourtant, cette poignée d’octets pourrait suffire à couper le réseau en deux, à raviver les vieilles blessures des guerres de forks et à opposer, une fois de plus, les puristes aux pragmatiques.
Le calendrier, lui, ne laisse plus beaucoup de marge. Selon la feuille de route de la proposition, la phase de signalement obligatoire de BIP-110 doit démarrer autour du 7 août 2026, aux alentours du bloc 961 632. Si le seuil de soutien requis est atteint, l’activation effective interviendrait environ un mois plus tard, vers le bloc 965 664, début septembre. Une mécanique bien huilée sur le papier. Sauf qu’il manque l’essentiel : l’adhésion.
Une limite technique qui cache un vieux débat
Que propose réellement ce texte ? BIP-110 cherche à restreindre le stockage de données arbitraires dans les transactions Bitcoin. Autrement dit, remettre des barrières là où certains estiment que le réseau s’est transformé, ces dernières années, en dépotoir numérique. Depuis l’arrivée des Ordinals et autres inscriptions, une partie de la communauté regarde d’un mauvais œil ces transactions qui utilisent la blockchain pour y graver des images, du texte ou des jetons, plutôt que pour transférer de la valeur.
Pour les partisans de BIP-110, il s’agit de préserver Bitcoin dans sa fonction première : un système monétaire, pas un disque dur planétaire. Pour ses détracteurs, c’est une censure déguisée. Qui décide de ce qui mérite d’occuper de l’espace dans un bloc ? Au nom de quel principe filtrer certains usages plutôt que d’autres, alors même que Bitcoin s’est bâti sur l’idée qu’aucune autorité ne devrait pouvoir dire non à une transaction valide ?
Ce n’est pas un débat neuf. Il ressurgit par vagues depuis des années, à chaque fois qu’un usage inattendu vient encombrer le réseau. La différence, cette fois, c’est qu’une proposition formelle est sur la table, avec une date et un mécanisme d’activation. Le débat théorique s’est transformé en échéance concrète.
Les mineurs, grands absents du rendez-vous
Et c’est précisément là que le bât blesse. Pour qu’une modification de ce type s’active via le signalement des mineurs, encore faut-il que ceux qui produisent les blocs jouent le jeu. Or, à quelques semaines de la date limite, le soutien reste à un niveau dérisoire.
Il faut comprendre ce que cela implique. Sur Bitcoin, une mise à jour ne s’impose pas d’en haut. Personne n’a le pouvoir d’appuyer sur un bouton. Le consensus se construit, bloc après bloc, par l’agrégation des choix individuels des mineurs, des développeurs, des nœuds et des utilisateurs. Quand les mineurs boudent une proposition, celle-ci n’a tout simplement pas les moyens de s’activer proprement. Et si ses partisans décidaient malgré tout de forcer le passage sur leur propre version des règles, le risque devient réel : deux chaînes qui divergent, deux histoires de la blockchain, un réseau fracturé.
C’est exactement le scénario que redoutent beaucoup d’observateurs. Un fork non consensuel, c’est de la confusion pour les utilisateurs, de la fragilité pour les échanges, et souvent une perte de crédibilité pour l’ensemble de l’écosystème. Bitcoin en a déjà fait l’expérience par le passé, notamment lors de la scission qui a donné naissance à Bitcoin Cash en 2017. L’histoire a plutôt donné raison à la chaîne majoritaire, mais la cicatrice, elle, est restée.
Quand Saylor et Adam Back montent au créneau
Signe que le sujet dépasse le cercle des développeurs, deux figures parmi les plus connues de l’écosystème sont sorties du bois pour dire tout le mal qu’elles pensent de BIP-110. Adam Back, cryptographe historique, inventeur du Hashcash cité dans le livre blanc de Satoshi Nakamoto et patron de Blockstream, connaît le fonctionnement du protocole mieux que la quasi-totalité des acteurs du marché. Quand il s’oppose à une modification des règles, ça compte.
À ses côtés, Michael Saylor, le patron dont l’entreprise a fait de l’accumulation de Bitcoin sa raison d’être et qui pèse plusieurs dizaines de milliards de dollars en BTC. Son opposition n’a pas la même nature technique, mais elle envoie un message limpide aux investisseurs : la stabilité du réseau prime sur les querelles idéologiques autour du stockage de données.
Il faut le dire, ce genre d’alignement entre un cryptographe respecté et un poids lourd institutionnel pèse lourd dans la balance. Il ne s’agit pas ici de valider ou de condamner leur position, mais de constater qu’un fork qui n’a ni le soutien des mineurs, ni celui des figures les plus influentes de l’écosystème, part de très loin.
Ce qu’il faut surveiller d’ici septembre
Pour un détenteur de Bitcoin, en France, en Belgique, en Suisse ou au Maghreb, la question pratique se résume à ceci : faut-il s’inquiéter d’un chaos imminent ? À ce stade, rien n’indique une rupture brutale. Un mécanisme de signalement qui ne franchit pas son seuil n’active tout simplement rien. Le scénario le plus probable, à en juger par l’absence de soutien, est celui d’une proposition qui s’éteint faute de combattants, plutôt qu’une scission fracassante.
Mais la prudence reste de mise. En cas de fork, les périodes de confusion sont propices aux escroqueries, aux fausses « nouvelles chaînes » et aux tentatives d’hameçonnage promettant des jetons gratuits. C’est dans ces moments-là que les arnaques prospèrent. Garder le contrôle de ses clés et attendre que la situation se clarifie vaut mieux que réagir dans la panique.
Reste une leçon plus profonde. Ce débat autour de quatre-vingt-trois octets rappelle que Bitcoin n’appartient à personne, et surtout pas à ceux qui voudraient le réformer sans convaincre. C’est agaçant pour les réformateurs. C’est peut-être aussi, précisément, ce qui fait sa solidité.