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Bitcoin : les vrais propriétaires ne sont plus ceux que vous croyez

Par Jean Claude Convenant 6 min de lecture

Il y a une quinzaine d’années, posséder du Bitcoin était l’affaire de quelques passionnés d’informatique qui minaient des blocs sur leur ordinateur portable. Aujourd’hui, la carte des grands détenteurs a radicalement changé de visage. Wall Street s’y est invité. Des États aussi. Et au sommet de la pyramide trône toujours un fantôme dont personne n’a jamais serré la main.

Ce basculement mérite qu’on s’y arrête. Car savoir qui tient les plus grosses réserves de la première cryptomonnaie mondiale, ce n’est pas de la curiosité de comptoir : cela dit beaucoup de la maturité — et des fragilités — d’un actif qui pèse désormais plusieurs milliers de milliards de dollars.

Le fantôme qui domine toujours le classement

Commençons par l’énigme originelle. Satoshi Nakamoto, le créateur du Bitcoin dont l’identité reste inconnue à ce jour, est généralement crédité d’avoir accumulé autour d’un million de BTC dans les premiers mois d’existence du réseau. Ces pièces n’ont jamais bougé. Pas une transaction. Pas un transfert.

C’est un détail qui n’en est pas un. Un million de bitcoins immobilisés, c’est une part significative des 21 millions d’unités qui existeront au total — le plafond étant codé en dur dans le protocole. Autrement dit, une fraction énorme de l’offre est peut-être perdue à jamais, ou entre les mains d’une entité qui a choisi le silence absolu. Le jour où ces adresses s’animeraient, le marché tremblerait. C’est le genre de scénario qui hante les analystes, même s’il paraît de plus en plus improbable avec le temps.

À côté de Satoshi, une autre catégorie de gros détenteurs a longtemps dominé les conversations : les « baleines ». Ce terme désigne les portefeuilles individuels qui accumulent des quantités considérables de BTC, souvent des adeptes de la première heure qui ont acheté à quelques centimes ou quelques dollars. Beaucoup gardent l’anonymat. Certains sont devenus milliardaires sans jamais révéler leur nom.

Wall Street a débarqué, et ça change tout

Le vrai tournant, c’est l’arrivée de la finance traditionnelle. Depuis le lancement des ETF Bitcoin au comptant aux États-Unis, en janvier 2024, un acteur s’est imposé à une vitesse stupéfiante : BlackRock. Le géant américain de la gestion d’actifs, via son fonds IBIT, a englouti des centaines de milliers de bitcoins en un temps record. Ce que les puristes redoutaient — voir la crypto « institutionnalisée » — est devenu réalité.

Il faut le dire : cette adoption par les mastodontes de la gestion d’actifs a deux visages. D’un côté, elle apporte une légitimité et des flux de capitaux dont le Bitcoin n’avait jamais bénéficié. De l’autre, elle introduit une dépendance nouvelle. Quand un ETF détient une masse critique de BTC, les mouvements de ses clients — retraits massifs, arbitrages — peuvent peser sur le prix bien plus qu’auparavant. L’actif « décentralisé » se retrouve partiellement soumis aux humeurs de la finance centralisée. Le paradoxe est savoureux.

Dans la même veine, les entreprises cotées ont fait du Bitcoin une ligne de leur bilan. La plus emblématique reste Strategy, l’ex-MicroStrategy pilotée par Michael Saylor, qui a transformé sa trésorerie d’entreprise en une gigantesque réserve de bitcoins, financée notamment par l’émission de dette. Une stratégie qui a fait des émules mais qui reste risquée : lier la santé financière d’une société cotée à la volatilité d’un actif aussi nerveux, c’est jouer avec le feu quand les marchés se retournent.

Quand les États s’en mêlent

Dernier venu, et non des moindres : l’acteur souverain. Des gouvernements détiennent aujourd’hui des quantités notables de Bitcoin. Souvent malgré eux, d’ailleurs. Les États-Unis, par exemple, ont accumulé des dizaines de milliers de BTC au fil des saisies judiciaires liées à des affaires criminelles — le démantèlement de la plateforme Silk Road en tête. Ces stocks confisqués font des trésors publics des baleines involontaires.

D’autres pays ont franchi le pas volontairement. Le Salvador reste le cas d’école : en 2021, il est devenu le premier État à adopter le Bitcoin comme monnaie légale et à en accumuler dans ses réserves nationales. L’expérience a été scrutée, critiquée, moquée parfois — mais elle a ouvert une brèche symbolique.

Cette dimension étatique intéresse particulièrement les lecteurs des pays où l’accès aux devises fortes est encadré ou compliqué. Au Maghreb comme ailleurs, la question d’une réserve alternative aux monnaies traditionnelles ne relève plus de la science-fiction. Reste que la plupart des banques centrales gardent leurs distances, et que la volatilité du Bitcoin en fait un instrument de réserve pour le moins inconfortable.

Ce que cette concentration signifie vraiment

Récapitulons ce qui a changé. Le Bitcoin a été pensé comme un système sans intermédiaire, sans autorité centrale, une monnaie du peuple pour le peuple. Or les plus grosses réserves se concentrent aujourd’hui entre les mains d’un créateur fantôme, de gérants d’actifs de Wall Street, d’entreprises endettées et de gouvernements. On est loin de l’utopie cypherpunk des origines.

Est-ce un problème ? Pas nécessairement une trahison, plutôt une évolution logique de tout actif qui devient massif. Mais cette concentration a une conséquence bien concrète pour n’importe quel épargnant : le prix du Bitcoin est de plus en plus sensible aux décisions de quelques très gros portefeuilles. Une vente institutionnelle importante, un changement de politique d’un ETF, et la volatilité s’emballe.

Pour qui s’intéresse à cet actif, la leçon est simple. Le Bitcoin n’est plus un actif d’insurgés. Il est devenu un pan à part entière des marchés financiers mondiaux, avec les avantages — liquidité, reconnaissance — et les inconvénients — corrélation croissante, dépendance aux géants — que cela implique. La prudence reste de mise : la volatilité peut faire perdre gros, et ces investissements ne conviennent pas à toutes les bourses. Connaître l’identité des gros joueurs ne dispense jamais d’évaluer soi-même le risque.

Jean Claude Convenant