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Trump contre la BBC : quand un procès à 10 milliards de dollars révèle le trésor crypto du président

Par Jean Claude Convenant 6 min de lecture

Dix milliards de dollars. C’est le montant que Donald Trump réclame à la BBC dans un procès en diffamation instruit en Floride. Un chiffre déjà vertigineux pour une affaire opposant un homme, fût-il président, à un média public étranger. Mais l’histoire vient de basculer dans une autre catégorie. Le ministère américain de la Justice, le fameux DOJ, a déposé une notice indiquant que les États-Unis « envisagent de participer » à la procédure. Autrement dit : l’appareil fédéral songe à se ranger derrière le plaignant. Et ce plaignant, c’est celui qui le dirige.

Un procès privé qui devient une affaire d’État

Sur le papier, tout opposait un particulier à une chaîne de télévision. Trump attaque la BBC pour diffamation, la BBC se défend. Rien que de très classique dans le monde judiciaire américain, où les plaintes en diffamation contre les médias sont monnaie courante — et perdues la plupart du temps, tant le premier amendement protège la presse.

Sauf que le document déposé au tribunal, signé par un avocat principal du DOJ à Washington et cosigné par un procureur fédéral adjoint de Floride, change la nature du dossier. Il vise précisément les demandes de la BBC portant sur des documents présidentiels. Traduction : la défense du média cherche à mettre la main sur des pièces liées à la fonction de Trump, et l’État fédéral s’apprête à s’interposer pour l’en empêcher.

On mesure le malaise. La BBC dénonce sans détour un conflit d’intérêts caractérisé : le président des États-Unis attaque un tiers à titre personnel, et l’administration qu’il chapeaute vient lui prêter main-forte avec les moyens de l’État. Difficile de faire plus emblématique de la confusion des genres. Il faut le dire clairement : voir le DOJ, censé incarner l’impartialité de la justice fédérale, se positionner dans une querelle privée du chef de l’exécutif, c’est le genre de scène qui alimente les débats sur l’indépendance des institutions américaines pour des années.

La discovery, ou l’art de fouiller dans les comptes

Le cœur du bras de fer se joue autour de la discovery, cette phase de la procédure américaine où chaque partie peut exiger de l’autre la communication de documents. C’est souvent là que les procès se gagnent ou se perdent, bien avant l’audience. Et la BBC ne s’y trompe pas : ses avocats visent le trust familial de Trump.

Le problème, c’est que ce trust refuse de livrer quoi que ce soit. Malgré une assignation en bonne et due forme, aucune information financière n’a filtré. Ce silence n’est pas anodin. Pour un homme qui exige dix milliards au nom de son honneur bafoué, l’opacité sur ses propres finances constitue un angle d’attaque évident pour la partie adverse. Comment évaluer un préjudice de réputation quand on refuse de montrer l’état réel de son patrimoine et de ses affaires ?

C’est précisément pour verrouiller cet accès aux documents que le DOJ entre en scène. En invoquant la protection des documents présidentiels, l’administration peut ériger un mur juridique autour de pans entiers de la vie financière de son propre président. Le calcul est limpide.

1,4 milliard de dollars : la crypto, premier poste de revenus

Et c’est ici que le sujet devient franchement intéressant pour qui suit les actifs numériques. Selon la déclaration de patrimoine du président, ses revenus crypto pour 2025 atteignent 1,4 milliard de dollars. Le détail vaut d’être souligné : ce montant place désormais les cryptomonnaies en tête de ses sources de revenus, devant l’immobilier. Devant la pierre, socle historique de la fortune Trump depuis des décennies.

Prenons la mesure du basculement. L’homme qui, il y a quelques années encore, qualifiait le Bitcoin d’arnaque et jurait ne jurer que par le dollar, tire aujourd’hui l’essentiel de ses gains déclarés de l’univers qu’il moquait. Entre les jetons à son effigie, les projets liés à sa galaxie familiale et les diverses initiatives estampillées Trump dans la sphère numérique, la crypto est devenue une machine à cash présidentielle.

On comprend mieux, dès lors, pourquoi le trust familial rechigne autant à ouvrir ses livres. Une discovery en bonne et due forme pourrait exposer au grand jour l’architecture exacte de ces revenus, les contreparties, les investisseurs, les flux. Autant de matière hautement sensible quand on occupe le Bureau ovale et qu’on signe, dans le même temps, des décrets et des orientations réglementaires touchant directement ce secteur.

Ce que cela dit du mélange des pouvoirs

Pour les lecteurs francophones habitués à des cadres où le conflit d’intérêts est traqué avec méthode — la France a sa Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, la Suisse ses règles strictes de récusation — la situation américaine peut sembler sidérante. Un chef d’État qui engage l’État dans son propre litige, tout en encaissant des milliards via un secteur qu’il régule : le tableau interroge.

Il ne s’agit pas ici de préjuger de l’issue judiciaire, encore incertaine. Le DOJ ne fait qu’« envisager » sa participation, et rien ne dit que le juge floridien lui donnera raison sur la question des documents. Mais l’affaire pose une question de fond que ni le droit ni les marchés n’aiment voir traîner : où finit l’homme privé, où commence la fonction, et qui protège quoi.

Pour l’écosystème crypto, enfin, ce genre de dossier est à double tranchant. La bienveillance affichée de l’administration a porté les cours et légitimé le secteur aux yeux d’une partie du grand public. Mais adosser la crédibilité d’une classe d’actifs à la fortune personnelle d’un dirigeant, c’est aussi lier son sort à ses turbulences politiques et judiciaires. Un pari que tout investisseur avisé fera bien de garder en tête. Les marchés numériques restent volatils, et la politisation ne les rend pas moins risqués.

Jean Claude Convenant