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CXMT, le pari mémoire de la Chine : peut-on vraiment acheter l’action avant tout le monde ?

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

La Chine veut sa revanche sur le silicium. Pendant des années, elle a acheté ses puces mémoire à des géants coréens et américains, quitte à dépendre de fournisseurs qu’elle ne contrôle pas. Puis Washington a serré la vis, multipliant les restrictions sur les semi-conducteurs. Résultat : Pékin a décidé de bâtir ses propres champions. ChangXin Memory Technologies, plus connu sous le sigle CXMT, est devenu le visage de cette ambition.

Une entreprise née d’une nécessité géopolitique

CXMT fabrique de la DRAM. Derrière ce sigle un peu aride se cache une brique fondamentale de l’informatique moderne : la mémoire vive, celle qui permet à un processeur de manipuler des données à toute vitesse. Sans DRAM, pas de smartphone, pas de serveur, et surtout pas d’intelligence artificielle. Les modèles qui font tourner ChatGPT ou les data centers de Nvidia dévorent des quantités astronomiques de mémoire haute performance.

C’est là que réside l’enjeu. Le marché mondial de la DRAM est un oligopole verrouillé par trois acteurs : le sud-coréen Samsung, son compatriote SK Hynix et l’américain Micron. À eux trois, ils raflent l’écrasante majorité de la production planétaire. Pour la Chine, dépendre de ce trio revient à laisser une partie de sa souveraineté technologique entre des mains étrangères, dans un contexte où les États-Unis n’hésitent plus à couper les vivres.

CXMT est donc bien plus qu’une entreprise. C’est un instrument stratégique, soutenu par des capitaux publics, chargé de combler un retard technologique que beaucoup jugeaient impossible à rattraper. Et pourtant, la société progresse. Elle produit désormais des puces de générations de plus en plus récentes, se rapprochant peu à peu des standards internationaux. Ce n’est pas encore la parité, mais la trajectoire inquiète assez pour que les industriels étrangers y prêtent attention.

Une introduction en Bourse dans toutes les têtes

L’IPO de CXMT figure parmi les opérations les plus scrutées du moment. Une entrée en Bourse d’un tel poids symbolique n’arrive pas tous les jours : elle offrirait à l’entreprise les moyens financiers d’accélérer ses investissements, tout en donnant à la Chine une vitrine boursière pour son autonomie technologique.

Mais voici le hic, et il est de taille. Au moment où ces lignes sont écrites, l’action CXMT n’est pas cotée. On ne peut donc tout simplement pas l’acheter comme on achèterait une action Apple, LVMH ou TotalEnergies depuis son compte-titres. Ce que l’on entend ici et là sur la possibilité d’« investir dans CXMT » relève, pour l’instant, de l’anticipation plus que de la réalité.

Il faut le dire clairement : tant que la société ne franchit pas la porte d’un marché réglementé, aucun particulier ne peut détenir ses titres par les voies classiques. Les seuls à avoir un accès véritable au capital sont les investisseurs institutionnels et les fonds adossés à l’État chinois qui ont financé son développement.

Sur quel marché CXMT pourrait-elle atterrir ?

Si l’introduction se concrétise, elle se ferait très probablement sur une place chinoise, et non à New York ou à Paris. Le STAR Market de Shanghai, le compartiment technologique surnommé le « Nasdaq chinois », apparaît comme le candidat le plus logique. C’est là que Pékin oriente ses pépites du semi-conducteur, à l’abri des marchés occidentaux.

Or, cette localisation change tout pour un investisseur francophone. Les actions cotées en Chine continentale, dites « actions A », restent largement fermées aux particuliers européens. L’accès passe par des mécanismes réservés aux investisseurs étrangers qualifiés, ou par des courtiers spécialisés dont l’offre demeure limitée. Autrement dit, même après une éventuelle IPO, mettre la main sur une action CXMT depuis Paris, Bruxelles, Genève ou Casablanca resterait un parcours du combattant.

Il existe des voies détournées pour s’exposer à la thématique de la mémoire et des puces chinoises : certains fonds indiciels couvrant les semi-conducteurs asiatiques, ou des ETF thématiques sur la technologie chinoise. Mais attention, ce n’est pas la même chose que détenir directement le titre. On achète alors un panier, pas le champion précis dont on rêvait.

Pourquoi la prudence s’impose

Un rappel historique s’impose. Les IPO les plus médiatisées ne sont pas toujours les plus rentables pour ceux qui se ruent dessus. On se souvient de l’engouement autour de certaines valeurs technologiques chinoises qui, une fois cotées, ont connu des trajectoires heurtées, entre volatilité extrême et interventions réglementaires soudaines de Pékin. L’affaire Ant Group, dont l’introduction géante fut suspendue à la dernière minute en 2020, reste dans toutes les mémoires. En Chine, l’État peut siffler la fin de la partie.

À cela s’ajoute une opacité qui accompagne souvent les entreprises stratégiques chinoises : informations financières parcellaires, gouvernance mêlée aux intérêts de l’État, risque géopolitique permanent lié aux tensions avec Washington. Une nouvelle salve de sanctions américaines pourrait peser lourd sur les perspectives de CXMT, quel que soit son talent industriel.

À notre avis, l’histoire de CXMT est passionnante à suivre comme baromètre de la guerre technologique sino-américaine. Elle mérite l’attention de quiconque s’intéresse à l’IA et aux semi-conducteurs. Mais confondre intérêt stratégique et opportunité d’achat immédiate serait une erreur. Aucune action n’existe encore à acheter, l’accès futur sera compliqué depuis l’Europe et le Maghreb, et les risques propres au marché chinois sont réels.

Investir comporte toujours un risque de perte en capital. Se tenir informé du calendrier officiel de l’IPO, lorsqu’il sera confirmé, reste la seule attitude raisonnable avant d’envisager quoi que ce soit. En attendant, CXMT demeure un nom à retenir bien plus qu’un titre à posséder.

Jean Claude Convenant