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IA : la Chine crée son ONU parallèle, et l’Occident n’a pas été invité

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Le 16 juillet à Shanghai, vingt-neuf pays ont signé l’accord fondateur d’une nouvelle institution : la World AI Cooperation Organization, ou WAICO. Une instance intergouvernementale de plus, dira-t-on. Sauf que celle-ci naît avec une signature politique lourde : c’est Xi Jinping en personne qui a prononcé le discours d’ouverture. Et son message tenait en une formule : « L’IA ne doit pas être le solo d’un pays. »

Traduction : Pékin ne veut plus commenter les règles du jeu depuis les gradins. Elle veut les écrire. Et, si possible, chez elle.

Une institution qui ressemble à un message adressé à Washington

La présence d’Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, à la cérémonie de signature n’est pas anodine. Elle donne à la WAICO un vernis de légitimité multilatérale que peu d’initiatives chinoises obtiennent d’emblée. Mais le vrai signal se lit dans la liste des absents, plus que dans celle des présents.

Car parmi les vingt-neuf membres fondateurs, l’Occident brille par son absence. Ni Washington, ni Bruxelles, ni Londres. L’architecture de cette nouvelle organisation s’appuie sur un axe désormais familier : la Chine au centre, avec dans son orbite la Russie, les BRICS élargis et une bonne partie du Sud global. Ce n’est pas un accident de casting. C’est le projet lui-même.

Il faut le dire clairement : cette organisation est autant un outil de gouvernance qu’un instrument géopolitique. Elle répond directement à la stratégie américaine de restrictions technologiques — le contrôle des exportations de puces avancées, les limitations imposées à Nvidia sur le marché chinois, les listes noires successives visant les champions technologiques de Pékin. À chaque tour de vis venu de Washington, la Chine cherche une réponse. La WAICO en est une, formulée non plus sur le terrain industriel, mais sur celui des institutions.

Gouverner l’IA, ou fixer ses propres normes ?

Derrière le vocabulaire consensuel de la « coopération » se joue une bataille beaucoup plus concrète : celle des normes. Qui décide de ce qu’est une IA « sûre » ? Selon quels critères ? Avec quels droits d’accès aux modèles, aux données, aux composants ?

L’Occident a déjà posé ses jalons. L’Union européenne avec son AI Act, entré progressivement en vigueur depuis 2024, mise sur une approche par les risques et sur la protection des droits fondamentaux. Les États-Unis, eux, privilégient une combinaison de décrets présidentiels et d’autorégulation des géants de la tech. Deux visions, mais un même club : celui des démocraties industrielles.

La WAICO propose autre chose. Une gouvernance où les pays émergents, souvent tenus à l’écart des grandes discussions technologiques, auraient voix au chapitre. Sur le papier, l’argument est séduisant, et il porte. Beaucoup d’États d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine se sentent spectateurs d’une révolution qui se décide à San Francisco et à Shanghai. Leur offrir une place à la table, c’est un levier d’influence redoutable.

Reste une question que la cérémonie de Shanghai n’a pas tranchée : quelle est la nature réelle des standards que cette organisation entend promouvoir ? Une gouvernance ouverte et partagée, ou un alignement de fait sur les priorités de Pékin ? L’histoire des institutions patronnées par la Chine — de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures aux Nouvelles routes de la soie — invite à la prudence. Le langage est multilatéral, la direction reste largement chinoise.

Ce que cette recomposition change concrètement

Pour les lecteurs francophones, l’affaire peut sembler lointaine. Elle ne l’est pas. Deux raisons à cela.

D’abord, la fragmentation. Si le monde se dote de deux systèmes de gouvernance de l’IA — un occidental, un piloté par Pékin — les entreprises devront naviguer entre des cadres réglementaires potentiellement incompatibles. Un modèle jugé conforme d’un côté pourrait être bridé de l’autre. Pour les développeurs, les start-up et les investisseurs européens, c’est une couche de complexité supplémentaire, et une source d’incertitude qui pèse sur les décisions de long terme.

Ensuite, le Sud global. Les pays du Maghreb, précisément, sont au cœur de cette bataille d’influence. Le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, l’Égypte cherchent à bâtir leurs propres capacités numériques sans dépendre exclusivement de l’un ou l’autre bloc. La Chine avance ses pions avec des offres attractives : accès à des modèles, infrastructures, transferts de savoir-faire. Rejoindre une organisation comme la WAICO peut apparaître comme un raccourci vers la souveraineté technologique. C’en est peut-être aussi le contraire, si la dépendance ne fait que changer de camp.

Le calcul chinois est cohérent. Pékin a compris que la puissance technologique du XXIe siècle ne se limite pas au nombre de puces produites ou de brevets déposés. Elle se joue aussi dans la capacité à imposer un vocabulaire, des règles, un cadre. Les États-Unis dominent l’IA par leurs entreprises — OpenAI, Google, Nvidia. La Chine tente de rééquilibrer par les institutions.

Une organisation intergouvernementale de plus, donc ? Peut-être. Mais rarement une naissance aura autant ressemblé à une déclaration de rivalité. Le solo dont parle Xi Jinping, c’est celui des États-Unis. En proposant un orchestre alternatif, la Chine ne cherche pas l’harmonie mondiale. Elle cherche à ne plus jouer la partition des autres.

Jean Claude Convenant