Une fatwa contre le Bitcoin. Voilà ce qui pourrait faire dérailler les ambitions numériques d’un pays de plus de 250 millions d’habitants. Le 10 juin dernier, le mufti Taqi Usmani, l’une des voix les plus écoutées de l’islam sunnite contemporain, a tranché : les cryptomonnaies sont incompatibles avec la loi islamique. Y compris l’USDT, ce stablecoin adossé au dollar que des millions de personnes utilisent chaque jour comme une valeur refuge.
Le verdict tombe au pire moment pour Islamabad. Car depuis des mois, le Pakistan avance à marche forcée sur le terrain des actifs numériques : licences accordées aux plateformes, chantier de tokenisation, et même l’idée d’un stablecoin souverain. Tout cela pourrait se heurter frontalement à une objection religieuse. Et dans un pays où la charia n’est pas un décor mais une source de droit, ce genre d’avis pèse lourd.
Quand un érudit fait trembler un secteur entier
Il faut comprendre qui parle. Taqi Usmani n’est pas un prédicateur anonyme. Ancien juge de la Cour fédérale de la charia, figure centrale de la finance islamique mondiale, il a contribué à façonner les règles qui régissent aujourd’hui des milliers de milliards de dollars d’actifs conformes. Quand lui et les savants du Darul Ifta de la Jamia Darul Uloom de Karachi publient une fatwa, ce n’est pas un tweet qu’on oublie le lendemain.
Leur raisonnement, relayé par le quotidien pakistanais Dawn, s’appuie sur des principes anciens de la jurisprudence islamique : l’absence de valeur intrinsèque, la spéculation excessive assimilable au maysir (le jeu de hasard), et l’incertitude — le fameux gharar — qui vicie une transaction aux yeux du droit musulman. Autant de reproches classiques que l’on entend depuis les débuts du Bitcoin. La nouveauté, ici, c’est que l’USDT lui-même est visé. Or beaucoup pensaient qu’un jeton stable, adossé à une monnaie tangible, échappait à ces critiques. La fatwa dit non.
Ce point mérite qu’on s’y arrête. Car dans une grande partie du monde musulman — du Maghreb à l’Asie du Sud —, les stablecoins servent souvent d’outil pragmatique : protéger son épargne contre la dépréciation de la monnaie locale, envoyer de l’argent à la famille, contourner des systèmes bancaires poussifs. Frapper l’USDT d’illicéité religieuse, ce n’est pas viser une lubie de traders. C’est toucher un usage devenu quotidien.
La riposte du régulateur : juger au cas par cas
Face à cet avis, l’autorité pakistanaise des actifs numériques (PVARA) n’a pas cédé. Son président, Bilal bin Saqib, a plaidé pour une approche que l’on pourrait résumer d’une formule : ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Plutôt que de condamner l’ensemble du secteur, il appelle à examiner chaque actif numérique individuellement au regard de la charia.
La logique se défend. Un stablecoin adossé à des réserves réelles n’a pas la même nature qu’un memecoin dopé à la spéculation. La tokenisation d’un actif tangible — un bien immobilier, une obligation — relève d’une mécanique différente d’un jeton créé de toutes pièces. Mettre tout cela dans le même sac, c’est refuser de voir la diversité de ce que recouvre le mot « crypto ». Bin Saqib demande donc une analyse fine, actif par actif, catégorie par catégorie.
Et il a un argument institutionnel de poids. Le Virtual Assets Act, le cadre légal pakistanais, impose déjà aux acteurs du secteur de respecter les principes de la finance islamique. Autrement dit, la conformité religieuse n’est pas un supplément d’âme ajouté après coup : elle est censée être inscrite dans l’ADN même du dispositif. Le régulateur ne part donc pas de zéro. Il défend une architecture pensée, dès le départ, pour coller aux exigences de la charia.
Un bras de fer aux conséquences très concrètes
Reste que le débat n’a rien de théorique. Son issue peut décider du sort de projets stratégiques, à commencer par ce stablecoin souverain qu’Islamabad envisage. Difficile d’imaginer l’État lancer un jeton officiel qu’une partie du corps religieux jugerait illicite. La contradiction serait intenable politiquement.
Le Pakistan se retrouve donc à un carrefour que d’autres nations musulmanes observent de près. Comment concilier l’ambition de ne pas rater le train de la finance numérique avec le respect d’un cadre religieux structurant ? La question dépasse largement Islamabad. Elle traverse tout le monde musulman, où la « finance islamique » représente déjà un pan considérable de l’activité bancaire, et où la question de la licéité des cryptos revient sans cesse. En Malaisie, des autorités religieuses ont adopté des positions nuancées ; ailleurs, le rejet reste catégorique. Il n’existe pas de consensus, et c’est précisément ce qui rend la bataille pakistanaise intéressante.
À notre avis, la voie du cas par cas défendue par la PVARA est la plus honnête intellectuellement. Traiter un stablecoin réglementé comme un jeton spéculatif relève de la paresse d’analyse. Mais elle est aussi la plus difficile : elle suppose un dialogue durable entre juristes religieux et techniciens de la finance, deux mondes qui ne parlent pas la même langue. Rien ne garantit qu’ils se comprennent.
Un mot, enfin, pour nos lecteurs. Ce débat rappelle une évidence trop souvent oubliée : la valeur d’un actif numérique ne dépend pas seulement de sa technologie ou de son cours. Elle dépend aussi du cadre légal, fiscal et — ici — religieux dans lequel il circule. Un jeton parfaitement viable dans un pays peut se retrouver frappé d’interdit dans un autre. Les cryptomonnaies restent des instruments volatils et exposés à des risques réglementaires majeurs, comme le montre l’exemple pakistanais. Avant toute décision, mieux vaut connaître les règles qui s’appliquent chez soi.
Le Pakistan, lui, cherche encore son équilibre. Entre le mufti et le régulateur, la partie ne fait que commencer.