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Michael Saylor vend du Bitcoin à perte : erreur de l’apôtre ou calcul froid ?

Par Jean Claude Convenant 6 min de lecture

L’homme qui répétait à qui voulait l’entendre qu’il ne vendrait « jamais » son Bitcoin, quitte à mourir en le serrant contre lui, aurait cédé plusieurs milliers de BTC. Et pas au sommet du marché : à perte. La nouvelle a de quoi désarçonner. Car Michael Saylor n’est pas un trader parmi d’autres. C’est le visage de la conviction absolue, le patron qui a transformé une entreprise de logiciels moribonde en gigantesque coffre-fort à cryptomonnaie.

Alors, que s’est-il passé ? Le prophète a-t-il perdu la foi, ou joue-t-il une partition plus subtile que ce que les gros titres laissent entendre ? La question mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle touche au cœur d’un modèle économique que beaucoup admirent sans vraiment le comprendre.

Strategy, une machine qui carbure au Bitcoin

Rappelons d’abord de quoi on parle. Strategy — l’ancienne MicroStrategy — a fait un choix radical il y a plusieurs années : convertir sa trésorerie, puis ses levées de dette et d’actions, en Bitcoin. L’entreprise en détient aujourd’hui des centaines de milliers d’unités, ce qui en fait de loin le plus gros détenteur institutionnel coté au monde.

Le mécanisme est astucieux. Strategy émet des obligations convertibles et des actions nouvelles pour financer ses achats. Tant que le cours du Bitcoin grimpe, la valeur de l’entreprise suit, l’action monte, et Saylor peut lever encore plus d’argent pour acheter encore plus de BTC. Un cercle qui s’auto-entretient — aussi longtemps que le marché reste haussier. C’est là toute la fragilité de l’édifice : il repose sur la confiance et sur un cours qui ne s’effondre pas.

C’est pourquoi l’idée même que Saylor puisse vendre du Bitcoin, surtout à perte, sonne comme une contradiction. Vendre, dans sa doctrine, revient presque à un sacrilège. Il l’a martelé pendant des années : le Bitcoin est un actif que l’on accumule et que l’on ne lâche jamais.

Une vente qui n’en est peut-être pas une

Voilà où il faut faire preuve de prudence. Derrière le terme brutal de « vente à perte », se cachent souvent des réalités comptables et fiscales bien plus techniques qu’un simple abandon de conviction. Aux États-Unis, une opération connue sous le nom de tax-loss harvesting permet à une entreprise de vendre un actif en moins-value pour matérialiser une perte fiscale, réduire son imposition, puis éventuellement racheter une position équivalente. Sur le papier, on « vend à perte ». Dans les faits, la position économique globale peut rester quasiment inchangée.

Il faut le dire : à ce stade, les détails précis d’une telle opération dépendent des documents officiels déposés par Strategy auprès du régulateur américain, la SEC. Sans confirmation chiffrée dans ces dépôts, toute affirmation catégorique sur les motivations exactes relève de l’interprétation. C’est justement ce que ce genre de manœuvre a d’inconfortable : elle brouille la frontière entre le geste symbolique et l’optimisation financière.

Ce qui est certain, c’est que le récit du « HODLer éternel » se heurte ici à la comptabilité réelle d’une société cotée. Une entreprise a des obligations envers ses actionnaires, des impôts à payer, des covenants de dette à respecter. Elle ne peut pas se comporter comme un particulier convaincu qui range ses clés privées dans un coffre et oublie le prix pendant dix ans.

Ce que cela révèle du modèle

Au-delà du cas Saylor, l’épisode rappelle une évidence trop souvent oubliée dans l’euphorie : les entreprises qui adossent leur valorisation à un actif volatil vivent avec une épée au-dessus de la tête. Le Bitcoin peut perdre 30, 40, voire 50 % en quelques semaines — l’histoire récente en offre plusieurs exemples, de 2018 à 2022. Quand la valeur du trésor fond, la capacité de l’entreprise à lever de nouveaux fonds se contracte au pire moment.

Ce mécanisme n’est pas propre à Strategy. Une vague d’imitateurs a émergé, ces dernières années, de sociétés cotées qui ont choisi de placer une partie de leur trésorerie en Bitcoin pour surfer sur l’engouement. Certaines l’ont fait avec mesure, d’autres avec un enthousiasme qui ressemble davantage à un pari boursier qu’à une stratégie industrielle. Pour l’investisseur, la distinction est capitale.

Pour nos lecteurs, en France, en Belgique, en Suisse ou au Maghreb, la leçon dépasse le cas d’un milliardaire américain. Acheter une action comme celle de Strategy, ce n’est pas acheter du Bitcoin. C’est acheter du Bitcoin plus une structure de dette, plus une prime spéculative, plus les décisions d’un homme dont les gestes ne sont pas toujours ceux qu’il proclame. La couche supplémentaire de risque est réelle, et elle est rarement mise en avant dans les discours enthousiastes.

Faut-il y voir un signal ?

Tenter de lire dans les mouvements de Saylor un présage sur la direction du Bitcoin serait une erreur classique. Les grands détenteurs ne vendent pas forcément parce qu’ils anticipent une baisse ; ils vendent parce que leur structure financière l’exige, à un moment donné, pour des raisons qui n’ont parfois rien à voir avec leur conviction sur l’actif lui-même.

Ce qui reste vrai, en revanche, c’est que même les défenseurs les plus inconditionnels finissent par se plier aux contraintes du réel. Le Bitcoin peut être une idéologie pour certains ; il demeure, pour une entreprise cotée, un actif comme un autre, soumis aux impôts, aux normes comptables et aux exigences des marchés. Et rien ne rappelle mieux cette réalité qu’un « never sell » qui vend.

Une dernière précision qui vaut son pesant d’or : rien de ce qui précède ne constitue un conseil d’investissement. Le Bitcoin et les actions qui y sont exposées comptent parmi les instruments les plus volatils du marché. On peut y perdre l’intégralité de sa mise. Comprendre les rouages d’une stratégie comme celle de Strategy, c’est utile ; croire qu’on peut la copier sans en mesurer les risques, c’est jouer avec le feu.

Jean Claude Convenant