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Polymarket coupé en France : pourquoi l’ANJ a fini par sortir le bâton

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

200 000 Français avaient encore rendez-vous avec Polymarket en juin. Ils n’en auront plus. Depuis le 16 juillet, taper l’adresse de la plateforme depuis un navigateur français ne mène plus nulle part. La présidente de l’Autorité nationale des jeux (ANJ) a signé l’ordre : les fournisseurs d’accès à Internet ont reçu consigne de couper le robinet. Fin de partie pour la star des paris prédictifs, celle qui avait fait parler d’elle en pariant, littéralement, sur l’élection de Donald Trump.

Officiellement, le motif tient en une formule administrative : offre de jeux d’argent non autorisée. Dans les faits, le dossier est bien plus lourd. Et il traîne depuis deux ans.

Deux ans de patience, puis le couperet

L’ANJ ne s’est pas réveillée un matin de juillet. Dès l’automne 2024, le régulateur avait commencé à s’intéresser de près à Polymarket et à sa maison mère. Mises en demeure, avertissements, échanges plus ou moins courtois : rien n’y a fait. La plateforme, basée à l’étranger et adossée à la blockchain, a continué d’accueillir des parieurs français comme si de rien n’était.

Il y a bien eu une tentative de géoblocage — cette technique qui consiste à fermer la porte aux internautes selon leur localisation. Sauf qu’un géoblocage se contourne en trois clics avec un VPN, et tout le monde le sait, à commencer par l’ANJ. Le régulateur a donc considéré que la barrière était de façade. D’où le passage à l’arme lourde : le blocage au niveau des FAI, beaucoup plus difficile à esquiver pour l’utilisateur lambda.

Ce qui frappe, dans cette affaire, c’est la lenteur assumée. Deux ans de bras de fer avant d’agir. On peut y voir un excès de prudence ou, au contraire, le signe qu’une autorité prend le temps de bâtir un dossier solide avant de frapper. La suite tend plutôt vers la seconde hypothèse.

Des paris météo, des capteurs piratés et zéro contrôle d’identité

Car derrière le motif juridique se cache un soupçon autrement plus sérieux. Une enquête a été confiée à l’OFAC visant des paris météorologiques qui auraient été faussés. Le mécanisme présumé donne le vertige : des capteurs auraient été piratés pour manipuler les données servant à trancher les paris. Autrement dit, on n’accuse pas seulement Polymarket d’opérer sans licence — on évoque la possibilité que des résultats aient été truqués à la source.

Ajoutez à cela l’absence totale de KYC. Le KYC, pour « Know Your Customer », c’est cette procédure de vérification d’identité que toute plateforme régulée impose : pièce d’identité, justificatif, contrôle de l’âge. Sur Polymarket, rien de tout ça. N’importe qui pouvait parier, y compris un mineur, y compris quelqu’un cherchant à blanchir des fonds. Pour un régulateur dont la mission première est la protection des joueurs et la lutte contre le blanchiment, c’est la ligne rouge par excellence.

Il faut le dire clairement : entre un marché prédictif sans vérification d’identité et des soupçons de manipulation des résultats, l’ANJ avait de quoi justifier une décision ferme. Le débat de fond — faut-il interdire les marchés prédictifs ? — est légitime. Mais celui-ci se posait sur un terrain particulièrement glissant.

La France dans une vague européenne

Paris n’agit pas seule. L’Italie, l’Allemagne et la Belgique ont déjà pris des mesures contre les marchés prédictifs. On assiste à une forme de répression coordonnée à l’échelle du continent, chaque régulateur national arrivant à peu près à la même conclusion : ces plateformes ressemblent trop à des jeux d’argent pour échapper aux règles qui les encadrent.

Pour les lecteurs de Belgique et de Suisse, le message est le même qu’en France : les autorités locales considèrent ces produits d’un œil de plus en plus méfiant. Au Maghreb, où la réglementation des jeux d’argent est traditionnellement stricte voire prohibitive, ces plateformes n’ont jamais bénéficié d’un cadre légal clair — la prudence y reste plus que jamais de mise.

Le paradoxe est saisissant quand on regarde de l’autre côté de l’Atlantique. Aux États-Unis, Polymarket ne se cache pas : la plateforme opère sous la supervision de la CFTC, le gendarme américain des marchés dérivés. Mieux, elle a levé 2 milliards de dollars auprès d’ICE, la maison mère du New York Stock Exchange. Difficile de faire plus institutionnel. Le même produit peut donc être adoubé par Wall Street et banni par Bruxelles. Toute la question du statut juridique des marchés prédictifs tient dans cet écart : jeu de hasard pour les uns, instrument financier pour les autres.

Ce que ça change concrètement

Pour un utilisateur français, la conséquence est immédiate : l’accès direct est coupé. Les plus déterminés chercheront des contournements techniques, mais ils s’exposeront alors à un service qui n’offre aucune garantie, aucun recours, et aucune protection en cas de litige. Rappelons-le : parier sur une plateforme non autorisée, c’est renoncer à toute protection légale. En cas de blocage de fonds, de résultat contesté ou de faille, il n’existe aucun interlocuteur à qui s’adresser en France.

Au-delà du cas Polymarket, cette décision envoie un signal. Les marchés prédictifs, présentés parfois comme des outils d’intelligence collective ou des baromètres de l’opinion, restent aux yeux du régulateur des jeux d’argent déguisés. Tant que le débat juridique n’aura pas tranché leur nature, ils resteront dans le collimateur. Et l’ANJ vient de démontrer qu’elle était prête à aller jusqu’au bout — même s’il lui faut deux ans pour y arriver.

Jean Claude Convenant