Il aura suffi de quelques jours pour que le calme se fissure. Depuis l’effondrement du dernier cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran, les frappes se sont intensifiées, le baril grimpe, et cette nervosité familière est revenue s’installer sur les écrans des salles de marché. Le VIX, cet indice que les traders surnomment l’« indice de la peur », a bondi la semaine dernière. Traduction concrète : les investisseurs paient plus cher pour se protéger contre une chute des marchés. Ils ont peur, et ils le montrent.
Puis, ce 20 juillet, un signal contradictoire. Une proposition de trêve de dix jours a été transmise à Téhéran. Rien de définitif, rien de signé, mais assez pour redonner un peu d’oxygène à des marchés qui retenaient leur souffle. Et voilà toute la difficulté de la période : les investisseurs naviguent à vue, entre l’escalade militaire et l’espoir d’une désescalade, au moment précis où le calendrier économique s’apprête à devenir brûlant.
Pourquoi le pétrole tient les marchés en otage
La géopolitique du Golfe n’est jamais qu’une affaire de diplomatie. C’est d’abord une affaire de barils. L’Iran borde le détroit d’Ormuz, ce goulot d’étranglement par lequel transite une part considérable du pétrole mondial. À chaque fois que la tension y remonte, le marché intègre une « prime de risque » : le prix du baril grimpe non pas parce que l’offre a réellement baissé, mais parce que les opérateurs craignent qu’elle baisse.
Et cette mécanique-là, il faut le dire, dépasse largement les frontières du Moyen-Orient. Un pétrole plus cher, c’est du carburant plus cher à la pompe en France, en Belgique ou en Suisse. C’est aussi une pression supplémentaire sur l’inflation, alors même que les banques centrales pensaient avoir dompté la bête. Pour les pays du Maghreb, l’équation est double : l’Algérie, exportatrice d’hydrocarbures, voit ses recettes gonfler quand le baril monte, tandis que le Maroc et la Tunisie, importateurs nets, encaissent la facture. Un même événement, des effets opposés selon de quel côté de la Méditerranée on se place.
On l’a vu maintes fois par le passé. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 avaient plongé les économies occidentales dans la stagflation, ce cocktail redouté de croissance molle et de prix qui s’envolent. Personne ne dit qu’on y retourne. Mais la mémoire des marchés est longue, et elle explique pourquoi la moindre étincelle près d’Ormuz fait trembler les cours bien au-delà du secteur de l’énergie.
Une semaine où tout peut basculer
Ce qui rend le moment particulièrement délicat, c’est la superposition des agendas. La géopolitique s’invite en pleine séquence économique majeure. D’un côté, la saison des résultats d’entreprises bat son plein : les publications trimestrielles vont dire si les grandes sociétés cotées encaissent ou non le ralentissement, et surtout comment elles projettent la suite. De l’autre, une réunion de la Réserve fédérale américaine, dont chaque mot pèse des milliards.
Car voilà le nœud. La Fed observe l’inflation comme le lait sur le feu. Si le pétrole flambe durablement, il alimente la hausse des prix, ce qui complique sérieusement toute perspective de baisse des taux d’intérêt. Or les marchés, eux, réclament ces baisses depuis des mois. Ils les ont même partiellement anticipées dans les cours actuels. Que se passe-t-il si un choc pétrolier venu du Golfe force la banque centrale américaine à rester ferme plus longtemps que prévu ? Les actifs les plus sensibles au risque — technologie, cryptomonnaies, valeurs de croissance — encaisseraient le premier choc.
C’est là que réside le paradoxe de la semaine. Une trêve au Moyen-Orient ferait retomber la prime de risque sur le pétrole, ce qui soulagerait l’inflation, ce qui redonnerait à la Fed une marge de manœuvre. À l’inverse, une reprise franche des hostilités enverrait le baril plus haut et refermerait cette fenêtre. Autrement dit, une négociation qui se joue à des milliers de kilomètres pourrait, indirectement, décider du prochain mouvement des taux américains.
Ce que le VIX raconte vraiment
Un mot encore sur cet indice de la peur, parce qu’on en parle beaucoup sans toujours l’expliquer. Le VIX mesure la volatilité attendue sur les trente prochains jours. Quand il grimpe, ce n’est pas forcément que les marchés chutent — c’est que les investisseurs anticipent des mouvements brusques, dans un sens comme dans l’autre. Une hausse du VIX, c’est un thermomètre de l’incertitude, pas une prédiction de krach.
Et l’incertitude, en ce moment, ne manque pas. Escalade ou apaisement au Moyen-Orient. Résultats d’entreprises qui peuvent surprendre. Fed dont le ton reste scruté virgule par virgule. Chacun de ces facteurs pris isolément suffirait à agiter les marchés. Empilés sur la même semaine, ils composent un terrain particulièrement instable.
Faut-il en tirer des conclusions hâtives ? Certainement pas. Les marchés ont l’habitude de sur-réagir aux nouvelles géopolitiques, puis de se calmer une fois le brouillard dissipé. Beaucoup de tensions au Moyen-Orient ont fait flamber le pétrole pendant quelques jours avant de retomber sans conséquence durable. Mais l’inverse existe aussi. La prudence, ici, consiste surtout à comprendre les mécanismes en jeu plutôt qu’à parier sur un scénario.
Rappelons-le clairement : rien de ce qui précède ne constitue un conseil d’investissement. Les périodes de forte volatilité sont précisément celles où les décisions impulsives coûtent le plus cher. La seule certitude de cette semaine, c’est qu’elle sera scrutée à la loupe, de Wall Street à Téhéran, en passant par les marchés européens et maghrébins qui, qu’ils le veuillent ou non, dansent au rythme du baril.