Un dollar de plus sur le gallon en un an, jour pour jour. Ce lundi 20 juillet, l’automobiliste américain qui fait le plein retrouve un chiffre qu’il pensait avoir laissé derrière lui : plus de 4 dollars le gallon. Douze mois plus tôt, il payait 3,14 dollars. La hausse ne se lit pas dans un rapport d’économiste, elle s’affiche en gros caractères lumineux au coin de chaque station-service.
La cause tient en deux mots : détroit d’Hormuz. Ce couloir maritime large d’une quarantaine de kilomètres à son point le plus étroit reste le talon d’Achille de l’énergie mondiale. Quand Washington et Téhéran recommencent à échanger des coups dans la région, le marché pétrolier n’attend pas. Il réagit, brutalement, et la facture remonte la chaîne jusqu’à la pompe.
Une trêve qui n’aura pas survécu à l’été
Le 14 juin, les deux capitales avaient signé un mémorandum d’entente censé mettre fin aux hostilités. L’effet fut immédiat : en quelques jours, le prix de l’essence était repassé sous la barre symbolique des 4 dollars. Les marchés respiraient. Les automobilistes aussi.
L’accalmie aura duré à peine plus d’un mois. L’Iran a repris ses actions contre les navires qui traversent la zone, et le fragile équilibre a volé en éclats. Le Brent, référence européenne du brut, a grimpé jusqu’à 90,95 dollars le baril. On est loin des sommets historiques de 2008, mais la trajectoire suffit à raviver de mauvais souvenirs.
Il faut le dire clairement : un accord de paix qui tient trois semaines n’en est pas vraiment un. C’est une pause. Et le marché, échaudé, intègre désormais dans ses prix la probabilité que la tension revienne à la moindre étincelle. C’est ce qu’on appelle une prime de risque géopolitique. Elle ne disparaît pas d’un communiqué.
Pourquoi un détroit lointain pèse sur le monde entier
Hormuz n’est pas un détroit comme les autres. Environ un cinquième du pétrole consommé sur la planète y transite chaque jour, embarqué depuis l’Arabie saoudite, l’Irak, le Koweït, les Émirats et l’Iran lui-même. Aucune route de contournement ne peut absorber un tel volume rapidement. Quand la circulation y devient risquée, les assureurs relèvent leurs tarifs, les armateurs hésitent, et le baril grimpe avant même qu’une seule cargaison n’ait été bloquée.
C’est là toute la mécanique du choc : le marché ne réagit pas à ce qui s’est passé, mais à ce qui pourrait se passer. La menace suffit. L’Iran le sait parfaitement, et brandit régulièrement la fermeture du détroit comme un levier de négociation. Un levier qu’il n’a jamais actionné jusqu’au bout, car il étranglerait aussi ses propres exportations. Mais la seule évocation fait bouger les cours.
Cette dépendance a une histoire. En 2008, le Brent avait frôlé les 150 dollars avant l’effondrement lié à la crise financière. En 2022, l’invasion de l’Ukraine par la Russie l’avait renvoyé au-dessus de 120 dollars. À chaque fois, le même enchaînement : un événement géopolitique, une flambée, puis une répercussion sur le carburant, l’alimentation, les transports. Le pétrole reste le nerf de l’inflation.
Ce que ça change pour les automobilistes francophones
Aux États-Unis, le carburant est peu taxé : le prix à la pompe suit presque directement celui du baril. C’est pourquoi un gallon peut passer de 3,14 à plus de 4 dollars en douze mois. En France, en Belgique ou en Suisse, la mécanique est différente : les taxes représentent une part majoritaire du prix, ce qui amortit une partie des soubresauts du brut. Un baril qui grimpe de 20 % ne se traduit jamais par 20 % de hausse à la station Total ou Migrol.
Mais amortir n’est pas immuniser. Un Brent installé durablement autour de 90 dollars finit par se sentir. Sur le plein, d’abord. Puis sur le prix du transport de marchandises, du chauffage au fioul, et in fine sur l’ensemble des biens. L’inflation par les coûts, celle qui vient de l’énergie, est particulièrement difficile à combattre pour les banques centrales : relever les taux ne fait pas baisser le prix du pétrole.
Pour les pays du Maghreb, le tableau est double. L’Algérie, exportatrice de gaz et de pétrole, voit ses recettes gonfler quand les cours montent. Le Maroc et la Tunisie, importateurs nets, subissent au contraire l’addition, avec un impact direct sur les budgets de subvention aux carburants qui pèsent lourd dans leurs finances publiques. Une même flambée, des conséquences opposées selon la position de chacun.
Un signal à surveiller de près
Le franchissement des 4 dollars n’est pas qu’une anecdote américaine. C’est un thermomètre. Il indique que la prime de risque géopolitique est de retour et qu’elle ne se dissipera pas tant que la situation autour d’Hormuz restera instable.
Reste une inconnue de taille : jusqu’où l’Iran est-il prêt à aller ? Bloquer réellement le détroit serait un geste extrême, aux conséquences imprévisibles, y compris pour Téhéran. Tant que la menace reste verbale, les cours devraient osciller sans exploser. Mais les marchés détestent l’incertitude, et l’été 2024 vient de rappeler qu’une signature au bas d’un mémorandum ne garantit rien. Le prochain plein, des deux côtés de la Méditerranée, dépendra en partie de ce qui se joue dans ce goulet d’étranglement.