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Réseaux sociaux interdits aux moins de 15 ans : pourquoi la France a déjà perdu la bataille technique

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Deux minutes. C’est le temps qu’il a fallu pour faire tomber la technologie censée vérifier l’âge des adolescents français. Pas deux semaines, pas deux jours : deux minutes. Et pourtant, le compte à rebours continue de tourner. À partir du 1er septembre, aucun mineur de moins de 15 ans ne pourra ouvrir de compte sur un réseau social en France. Les comptes déjà existants, eux, devront disparaître au 1er janvier 2027.

L’intention est louable. Protéger les plus jeunes d’un environnement numérique qui n’a jamais été conçu pour eux, c’est un débat de société légitime. Mais entre l’ambition politique et la réalité technique, il y a un fossé. Et ce fossé, les principaux concernés — des ados nés avec un smartphone dans la main — l’ont déjà repéré avant même l’entrée en vigueur du texte.

Quand la serrure cède avant qu’on ferme la porte

Le piratage express du dispositif de vérification n’est pas un accident de parcours. C’est un symptôme. On l’a vu ailleurs, et on le reverra ici. Partout où ce type de contrôle a été déployé, la même séquence se rejoue avec une régularité déprimante : la technologie promet le verrouillage, les sous-traitants qui la font tourner se font percer, et les utilisateurs visés trouvent la faille en un temps record.

Il faut le dire clairement : vérifier l’âge d’un internaute sans le connaître, c’est un problème quasi insoluble. Soit on demande une pièce d’identité — et on crée alors une base de données de documents sensibles, cible rêvée pour n’importe quel groupe de pirates. Soit on s’en remet à des estimations par intelligence artificielle qui scannent le visage — et là, on entre dans un territoire où la fiabilité vacille dès qu’un utilisateur décide de tricher un peu.

Le Royaume-Uni et l’Australie ont ouvert la voie sur ce terrain. Résultat ? Des dispositifs contournés, des critiques sur leur inefficacité, et des inquiétudes persistantes sur la sécurité des données collectées. La France s’engage sur un chemin déjà balisé par les échecs des autres.

Le paradoxe du remède plus risqué que le mal

Voici le nœud du problème. Pour empêcher un ado d’accéder à un réseau social, il faut d’abord collecter des informations personnelles sur des millions de citoyens — y compris majeurs, puisque tout le monde doit prouver son âge. On multiplie donc les points de collecte de données sensibles pour protéger une catégorie de population. Le remède crée de nouveaux dangers.

Un adolescent débrouillard dispose de plusieurs échappatoires évidentes. Un VPN qui le fait passer pour un utilisateur situé hors de France. Le compte d’un grand frère. Une image générée pour tromper l’estimation faciale. La liste est longue, et elle circule vite dans les cours de récré numériques. Face à cette réalité, la question mérite d’être posée sans détour : à quoi sert une loi que ses cibles savent déjà contourner ?

Ce constat vaut bien au-delà de l’Hexagone. Les débats sur la régulation des plateformes et la protection des mineurs traversent tout l’espace francophone. Au Maghreb comme en Europe, les autorités observent ces expérimentations françaises avec attention, car elles serviront de modèle — ou de contre-modèle — pour leurs propres arbitrages à venir.

Une bataille perdue d’avance, vraiment ?

Ne soyons pas totalement pessimistes. Une loi qui échoue techniquement peut malgré tout envoyer un signal culturel. Elle rappelle aux plateformes que leur laisser-faire a un coût politique, et elle installe l’idée qu’un compte de réseau social n’est pas un droit acquis pour un enfant de dix ans. Sur ce plan symbolique, le texte a peut-être une utilité.

Mais soyons lucides sur les moyens. Une règle qui ne peut pas être appliquée finit par éroder la crédibilité de celui qui l’édicte. Si les ados démontrent en quelques clics que le mur est en carton, quel message reçoivent-ils vraiment ? Que la loi est facultative dès qu’on est un peu malin. Ce n’est pas exactement la leçon que l’on souhaite transmettre.

Le vrai chantier est ailleurs, et il est plus ingrat parce qu’il ne se décrète pas par communiqué. Il tient dans l’éducation au numérique, dans la responsabilisation des plateformes sur leurs algorithmes, dans le dialogue familial. Autant de leviers lents, peu spectaculaires, mais autrement plus efficaces qu’une barrière technologique qui tombe en deux minutes.

La France teste, expérimente, tâtonne. C’est légitime. Mais il serait honnête de reconnaître, dès aujourd’hui, que ce dispositif part avec un handicap sérieux avant même son premier jour d’application. La technologie a cédé avant le lancement. Le reste n’est qu’une question de calendrier.

Jean Claude Convenant