Imaginez un logiciel qui commande lui-même la puissance de calcul dont il a besoin, paie la facture et négocie le prix, sans qu’aucun humain ne touche un clavier. Le problème ? Ce logiciel n’a pas de carte bancaire. Il ne peut pas signer un mandat de prélèvement, ni ouvrir un compte chez BNP Paribas ou Attijariwafa. C’est précisément ce vide que Sandy Kaul, responsable des actifs numériques et de l’innovation chez Franklin Templeton, considère comme la prochaine grande affaire de l’intelligence artificielle.
Son conseil, relayé par CoinDesk le 21 juillet, tranche avec l’euphorie ambiante : arrêtez de ne regarder que les puces et les centres de données. Le vrai goulot d’étranglement de l’économie des agents autonomes, ce sont les rails de paiement. Et selon elle, ces rails existent déjà. Ce sont les blockchains.
Pourquoi les machines ont besoin d’une monnaie à elles
Le raisonnement de Kaul repose sur un mot devenu incontournable dans la Silicon Valley : l’IA agentique. Non plus un simple chatbot qui répond à une question, mais un agent qui exécute des tâches en chaîne, prend des décisions et, surtout, effectue des transactions. Réserver un service, acheter de la donnée, louer de la capacité de calcul à un autre agent. Multipliez ce genre d’échanges par des millions, en temps réel, et vous obtenez ce que les analystes appellent le commerce agentique.
Les chiffres avancés donnent le vertige : entre 3 000 et 5 000 milliards de dollars d’ici 2030. Pour donner une idée, c’est l’ordre de grandeur du PIB annuel de l’Allemagne. Sauf qu’il y a un obstacle bête comme chou : un agent logiciel ne peut pas ouvrir de compte bancaire. Le système financier traditionnel exige une identité, un justificatif de domicile, un contrôle KYC réservé aux personnes physiques ou morales. Une intelligence artificielle ne coche aucune de ces cases.
D’où l’intuition de Franklin Templeton. Un portefeuille crypto, lui, se crée en quelques secondes, sans autorisation, et peut envoyer ou recevoir de la valeur 24 heures sur 24. La blockchain devient alors non pas un placement spéculatif de plus, mais l’infrastructure de plomberie qui rend l’économie des machines possible. Kaul parle carrément du killer use case tant attendu par le secteur crypto — cette application indispensable qui justifierait enfin toute la technologie.
Circle et le stablecoin comme monnaie des robots
Cette thèse n’est pas isolée. Jeremy Allaire, patron de Circle, l’émetteur de l’USDC, tient exactement le même discours. Il décrit une « économie agentique » dans laquelle les stablecoins — ces jetons adossés au dollar — deviennent la monnaie de compte des machines. La logique se tient : pour qu’un agent règle une micro-facture d’un centième de dollar sans frais absurdes ni délai bancaire, il faut un actif numérique stable, programmable et disponible en continu.
Que le fondateur d’un émetteur de stablecoin défende l’usage massif des stablecoins ne surprendra personne. Il faut le dire clairement : Allaire a un intérêt direct et considérable dans cette histoire. Circle vit de la circulation de l’USDC. Plus il y a de transactions, plus l’entreprise engrange des revenus sur les réserves qu’elle place. Le récit est convaincant, mais il n’est pas désintéressé.
Un indice concret vient toutefois nourrir l’argument. Le protocole x402, conçu pour permettre à des agents de payer automatiquement l’accès à des services en ligne, aurait déjà traité plus de 100 millions de paiements agentiques sur la blockchain Base depuis le milieu de l’année 2025. Base, faut-il le rappeler, est le réseau développé par Coinbase. On reste donc dans un écosystème restreint, où les principaux promoteurs de la thèse sont aussi ceux qui en profiteraient. Mais 100 millions de transactions, ce n’est plus une expérimentation de laboratoire.
Ce qu’il faut garder en tête avant de s’emballer
Le pari intellectuel est séduisant, et il a le mérite de déplacer le regard. Depuis deux ans, l’investisseur moyen associe l’IA à une poignée d’actions : Nvidia évidemment, les hyperscalers du cloud, quelques éditeurs de logiciels. Franklin Templeton suggère que la valeur pourrait se créer ailleurs, dans une couche moins visible. C’est une manière de rappeler qu’un récit dominant n’épuise jamais toutes les opportunités — ni tous les risques.
Car des zones d’ombre subsistent, nombreuses. Une économie où des logiciels s’échangent des milliards sans supervision humaine directe pose des questions vertigineuses de responsabilité juridique. Qui répond d’une transaction frauduleuse passée par un agent ? Comment tracer un blanchiment quand l’émetteur du paiement est un bout de code ? En Europe, le règlement MiCA encadre désormais les stablecoins, mais il n’a jamais été pensé pour des payeurs non humains. Au Maghreb, où la détention de cryptos reste juridiquement floue voire interdite, l’écart avec cette vision futuriste est encore plus béant.
Il faut aussi garder la tête froide sur les projections. Le chiffre de 3 000 à 5 000 milliards à l’horizon 2030 relève de l’estimation, pas de la donnée observée. L’histoire récente de la crypto est jonchée de « killer use cases » annoncés qui n’ont jamais décollé : la finance décentralisée grand public, les NFT comme titres de propriété universels, le métavers. Chacun promettait de tout changer. Chacun a connu son hiver.
Reste que la question posée par Kaul mérite qu’on s’y arrête. Si des millions d’agents autonomes doivent un jour transiger entre eux, il leur faudra bien un système de paiement adapté. Que ce soit la blockchain ou autre chose, personne ne le sait encore. Mais parier que le prochain chapitre de l’IA se jouera loin des puces graphiques n’est pas absurde. C’est même une hypothèse qu’il serait imprudent de balayer d’un revers de main — sans pour autant, et cela va de soi, y engager le moindre euro qu’on ne peut se permettre de perdre.