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Prêts auto « zombies » : comment 1,9 milliard de dollars ont pu s’évaporer aux États-Unis

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

« On peut réaliser un tour de magie. » La phrase claque comme un aveu. Derrière ces mots se cache l’une des fraudes financières les plus troublantes révélées ces derniers mois aux États-Unis : près de 1,9 milliard de dollars adossés à des prêts automobiles que l’on qualifie désormais de « zombies ». Des crédits qui, sur le papier, existent. Dans la réalité, beaucoup moins.

L’affaire touche un rouage discret mais colossal de la finance américaine : la titrisation. Ce mécanisme qui transforme des milliers de petits crédits — une voiture par-ci, un prêt étudiant par-là — en produits financiers vendables sur les marchés. Un marché qui pèse aujourd’hui 2 500 milliards de dollars outre-Atlantique, dont un peu plus du tiers repose précisément sur les prêts automobiles. Autant dire que le sujet n’a rien d’anecdotique.

La titrisation, cette mécanique qu’on croyait sous contrôle

Rappelons le principe, car il éclaire tout le reste. Un organisme prête de l’argent à des particuliers pour acheter leur véhicule. Plutôt que d’attendre patiemment le remboursement mensuel pendant cinq ans, il regroupe des milliers de ces créances et les revend en bloc à des investisseurs sous forme de titres — les fameux ABS, pour asset-backed securities, littéralement « valeurs adossées à des actifs ».

L’investisseur, lui, touche les intérêts payés par les emprunteurs. L’organisme prêteur, de son côté, récupère immédiatement du cash pour prêter à nouveau. Sur le papier, tout le monde est gagnant. Le problème surgit quand l’actif censé garantir le titre… n’existe pas vraiment. Ou plus.

C’est là que le « tour de magie » entre en scène. Faire disparaître, faire apparaître, faire croire. Quand on titrise des prêts fantômes — des crédits inexistants, en défaut de paiement caché ou artificiellement gonflés — on vend en réalité du vide emballé dans un produit financier à l’apparence irréprochable. Les investisseurs achètent une promesse de remboursement que personne n’honorera jamais.

Pourquoi ces prêts sont-ils « zombies » ?

L’image est parlante. Un prêt zombie, c’est une créance qui a l’apparence de la vie — elle figure dans les livres, elle génère des lignes comptables, elle rassure les agences de notation — mais qui est déjà morte économiquement. L’emprunteur n’existe pas, a cessé de payer depuis longtemps, ou le montage a été maquillé pour masquer un défaut.

Ce qui rend l’affaire si vertigineuse, c’est le montant : 1,9 milliard de dollars. À cette échelle, on ne parle plus d’un vendeur véreux dans une concession de banlieue, mais d’un système. D’une chaîne où chaque maillon a soit fermé les yeux, soit manqué de vigilance. Et c’est peut-être le plus inquiétant.

Car la titrisation repose entièrement sur la confiance. L’investisseur qui achète un paquet de prêts auto ne va pas appeler chacun des milliers d’emprunteurs pour vérifier qu’ils paient bien leur mensualité. Il fait confiance à l’émetteur, aux auditeurs, aux notes attribuées par les agences. Quand cette confiance est trahie à la racine, tout l’édifice vacille.

Un air de déjà-vu qui devrait alerter

Impossible de ne pas y penser. En 2007-2008, une autre catégorie d’actifs titrisés avait mis le système financier mondial à genoux : les crédits immobiliers subprime. Le mécanisme était comparable — des prêts douteux emballés dans des produits complexes, notés triple A, et vendus à la terre entière. Quand la réalité a rattrapé la fiction, la facture s’est chiffrée en milliers de milliards.

Faut-il pour autant crier au nouveau 2008 ? Non, et il faut le dire clairement. Une fraude de 1,9 milliard, aussi choquante soit-elle, reste sans commune mesure avec la crise des subprimes. Le marché des ABS auto se porte globalement bien, et l’affaire relève davantage de l’escroquerie ciblée que d’un effondrement systémique. Mais elle sonne comme un avertissement. Elle rappelle que les mêmes ingrédients — opacité, chaîne d’intermédiaires, appât du rendement — produisent toujours les mêmes tentations.

Pour l’investisseur particulier, y compris francophone, la leçon est indirecte mais réelle. Rares sont les épargnants français, belges ou suisses exposés directement à ces produits américains très spécialisés. En revanche, beaucoup le sont sans le savoir, via des fonds obligataires diversifiés ou des placements estampillés « rendement ». Quand un gérant vante un rendement supérieur à la moyenne sur des actifs complexes, la question mérite d’être posée : qu’y a-t-il vraiment derrière ?

Ce que cette affaire dit du contrôle

La vraie question soulevée par ce scandale n’est pas celle de l’escroc — il y en aura toujours. C’est celle des garde-fous. Comment près de deux milliards de dollars d’actifs fictifs ont-ils pu circuler sans que personne ne tire la sonnette d’alarme plus tôt ? Les auditeurs, les agences de notation, les régulateurs : chacun était censé être une ligne de défense.

La finance titrisée a un défaut structurel : plus on ajoute d’intermédiaires entre celui qui prête et celui qui investit, plus la responsabilité se dilue. Chacun se repose sur le contrôle du maillon précédent. Et parfois, personne ne contrôle vraiment.

Le marché américain de la titrisation restera un pilier du financement de l’économie — impossible de le supprimer sans assécher le crédit automobile de millions de ménages. Mais cette affaire des prêts zombies devrait rappeler une évidence trop souvent oubliée dès que les marchés vont bien : un produit financier ne vaut jamais plus que les actifs réels qui le composent. Le reste n’est que magie. Et la magie, tôt ou tard, finit toujours par être démasquée.

Jean Claude Convenant