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Legrand, le roi discret des prises devenu pari sur l’intelligence artificielle

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Un fabricant d’interrupteurs qui surfe sur la vague de l’intelligence artificielle. Sur le papier, l’idée a de quoi surprendre. Et pourtant, c’est bien la réalité de Legrand aujourd’hui : le groupe limousin, dont les produits équipent des millions de logements et de bureaux depuis des décennies, tire désormais plus d’un quart de son chiffre d’affaires des data centers. Ces gigantesques hangars remplis de serveurs qui font tourner ChatGPT, les moteurs de recherche et les modèles d’IA générative.

C’est une mutation qui s’est faite loin des projecteurs. Pas de coup d’éclat médiatique, pas de PDG star qui promet la lune. Juste une trajectoire industrielle patiente, brique après brique, qui place aujourd’hui Legrand parmi les rares valeurs françaises réellement exposées à la construction des infrastructures de l’IA. Une question mérite donc d’être posée : faut-il en profiter, ou est-ce déjà trop tard ?

Comment un spécialiste de la prise s’est retrouvé au cœur des serveurs

Il faut le dire, l’image de Legrand a longtemps collé à la peau du groupe. L’interrupteur, la multiprise, le tableau électrique : des produits utiles, banals, peu excitants pour un investisseur en quête de croissance. Mais un data center, au fond, c’est quoi ? Des serveurs qui consomment une quantité colossale d’électricité, qui chauffent énormément, et qu’il faut alimenter, câbler, protéger et refroidir sans la moindre interruption.

Or, c’est précisément le terrain de jeu historique de Legrand. Distribution électrique, gestion des câbles, protection des installations, systèmes de connectivité : le groupe a su décliner son savoir-faire domestique vers les besoins bien plus exigeants des centres de données. Une évolution logique, en somme, mais qui a demandé des acquisitions ciblées et un repositionnement stratégique sur plusieurs années.

Le résultat est là : ce qui n’était qu’un segment marginal représente aujourd’hui plus de 25 % des ventes du groupe. Autrement dit, l’action Legrand n’est plus seulement un pari sur le bâtiment résidentiel et tertiaire. C’est devenu, en partie, une manière indirecte de miser sur la ruée mondiale vers l’infrastructure de l’IA.

Le bon wagon, au bon moment

Le timing tombe à pic. Depuis 2023, les géants américains de la tech — Microsoft, Amazon, Google, Meta — annoncent des plans d’investissement qui se chiffrent en dizaines de milliards de dollars pour bâtir les data centers nécessaires à l’entraînement et au fonctionnement de leurs modèles d’IA. Cette course à l’armement numérique profite en cascade à tous ceux qui fournissent les composants « physiques » de ces installations.

Legrand se retrouve ainsi dans une position enviable : celle du fournisseur discret mais indispensable. Peu importe quel modèle d’IA l’emporte, quelle entreprise domine le marché du cloud ou quelle puce équipe les serveurs — il faudra toujours des systèmes de distribution électrique et de câblage. C’est la logique du vendeur de pelles pendant la ruée vers l’or : moins spectaculaire que les chercheurs d’or eux-mêmes, mais souvent plus régulier.

Cette exposition explique l’intérêt renouvelé du marché pour le titre. Là où Legrand était perçu comme une valeur défensive, tranquille, presque endormie, elle offre désormais un profil hybride : la solidité d’un industriel établi, doublée d’un moteur de croissance lié à un thème d’avenir. De quoi séduire les investisseurs qui cherchent une exposition à l’IA sans se ruer directement sur les valeurs technologiques les plus survalorisées.

Ce que l’investisseur doit garder en tête

Attention toutefois à ne pas se laisser griser par le récit. Une histoire séduisante ne fait pas nécessairement un bon investissement. Plusieurs points méritent réflexion avant de considérer l’action Legrand comme une évidence.

  • Les trois quarts du chiffre d’affaires restent liés à des activités traditionnelles — bâtiment résidentiel et tertiaire — sensibles à la conjoncture économique, aux taux d’intérêt et au cycle de la construction. Une exposition qui peut peser en cas de ralentissement immobilier.
  • La croissance des data centers, aussi vigoureuse soit-elle, dépend de la poursuite des investissements massifs des géants de la tech. Or ces cycles d’investissement peuvent se retourner. La question d’une éventuelle « bulle IA » revient régulièrement dans les analyses de marché, et un coup de frein sur les capex refroidirait mécaniquement ce segment.
  • Le succès de cette diversification est désormais connu de tous. Une partie de la bonne nouvelle est donc probablement déjà intégrée dans le cours. Payer trop cher une belle histoire reste l’un des pièges classiques de la Bourse.

Il faut aussi remettre les choses en perspective. Legrand n’est pas un pure player de l’IA, et c’est justement ce qui fait à la fois sa force et sa limite. Sa force, car la diversification amortit les chocs et lui assure des revenus récurrents. Sa limite, car l’effet « IA » sur ses résultats globaux reste dilué par le poids de ses métiers historiques. Ceux qui espèrent des performances spectaculaires comme celles d’un fabricant de puces risquent d’être déçus.

Pour les investisseurs francophones — en France, en Belgique, en Suisse comme au Maghreb — Legrand présente au moins un avantage clair : c’est une valeur du CAC 40, cotée à Paris, transparente et accessible, qui offre une porte d’entrée vers le thème de l’infrastructure numérique sans avoir à passer par des titres américains parfois plus volatils et fiscalement plus complexes.

Reste que la vraie question n’est pas « Legrand est-elle une belle entreprise ? » — la réponse est plutôt oui — mais « à quel prix est-il raisonnable de l’acheter ? ». Et cela, aucun récit sur l’IA ne peut y répondre à votre place. Chaque décision d’investissement comporte un risque de perte en capital, et la mode actuelle autour de l’intelligence artificielle ne garantit rien. Rien dans cet article ne constitue un conseil d’investissement : il appartient à chacun de faire ses propres calculs, ou de s’entourer d’un professionnel, avant de se positionner.

Jean Claude Convenant