Un mineur de Bitcoin qui naît d’une faillite retentissante et qui, pour ses premiers pas en Bourse, s’envole de 26 %. Voilà résumée l’histoire d’Ionic Digital, entré au Nasdaq mardi dans une ambiance qui tient autant de la revanche que du soulagement. Car derrière ce ticker flambant neuf se cache l’un des naufrages les plus douloureux de l’univers crypto : celui de Celsius Network.
Le chiffre parle de lui-même. Mais il mérite qu’on gratte un peu. Une hausse à deux chiffres pour une première séance, cela ressemble à un vote de confiance. Sauf que le contexte, ici, complique singulièrement la lecture.
De la faillite de Celsius à la cotation
Rappelons les faits. Celsius Network était l’une de ces plateformes de prêt crypto qui promettaient des rendements alléchants à leurs déposants. Le genre de promesse qui, avec le recul, aurait dû faire tiquer davantage de monde. En juillet 2022, l’entreprise s’effondre, emportée par la contagion qui suit le krach de l’écosystème Terra-Luna et la chute du fonds Three Arrows Capital. Des centaines de milliers de clients se retrouvent avec des comptes gelés et des économies bloquées.
De cette débâcle est né Ionic Digital. L’entreprise a récupéré une partie des actifs miniers de Celsius dans le cadre du plan de restructuration validé par la justice américaine. En clair : plutôt que de rendre du cash que la plateforme n’avait plus, on a transformé les créanciers en actionnaires d’une société minière. Un montage classique dans les procédures de faillite, mais qui laisse une question en suspens.
Ces nouveaux détenteurs d’actions voulaient-ils vraiment devenir propriétaires d’un mineur de Bitcoin ? Rien n’est moins sûr. Beaucoup n’aspiraient qu’à une chose : récupérer leur mise. Et c’est précisément là que la cotation en Bourse change la donne.
Opportunité d’achat ou simple sortie de secours ?
Jusqu’à cette introduction, les actions Ionic Digital étaient largement illiquides. Difficile de les vendre, difficile même de leur attribuer un prix de marché fiable. Le passage au Nasdaq offre enfin une place où échanger ces titres. Et pour des créanciers échaudés, meurtris par l’expérience Celsius, la tentation de solder la position peut être forte.
D’où la vraie interrogation soulevée par cette entrée en Bourse : ce +26 % traduit-il l’enthousiasme d’investisseurs qui croient au potentiel de la société, ou n’est-il qu’un moment de flottement avant que les anciens créanciers ne se ruent vers la sortie ? Les deux forces coexistent, et il faudra plusieurs semaines de cotation pour démêler l’une de l’autre.
Il faut le dire clairement : une première séance en fanfare ne prédit rien de la trajectoire à venir. L’histoire boursière regorge de débuts spectaculaires suivis de dégringolades tout aussi rapides, une fois passée l’euphorie initiale et une fois les premiers vendeurs entrés en scène.
Le minage de Bitcoin, un métier plus rude qu’il n’y paraît
Au-delà du feuilleton Celsius, il y a le métier. Et le minage de Bitcoin n’est pas un long fleuve tranquille. Ces sociétés dépendent de trois variables qu’elles ne maîtrisent pas : le cours du Bitcoin, le coût de l’électricité et la difficulté de minage, qui grimpe mécaniquement à mesure que de nouveaux acteurs branchent leurs machines.
À cela s’ajoute un rendez-vous incontournable pour ce secteur : le halving. Ce mécanisme, inscrit dans le code de Bitcoin, divise par deux tous les quatre ans environ la récompense versée aux mineurs. Le dernier a eu lieu en avril 2024, faisant passer la récompense de 6,25 à 3,125 bitcoins par bloc. Concrètement, les mineurs gagnent moitié moins de bitcoins pour le même travail. Seule une hausse suffisante du cours permet de compenser. Ceux qui n’ont pas la structure de coûts la plus efficace se retrouvent rapidement sous pression.
Ce sont ces réalités qu’un investisseur devrait avoir en tête avant de se laisser séduire par un simple pourcentage de hausse. Détenir une action de mineur, c’est parier à la fois sur la santé de l’entreprise et sur la direction du marché crypto, avec un effet de levier implicite qui amplifie les mouvements dans les deux sens.
Ce que cette histoire nous rappelle
Pour les lecteurs francophones qui suivent de loin ces soubresauts, l’affaire Ionic Digital est surtout une piqûre de rappel. Les rendements mirobolants promis par les plateformes de prêt crypto avant 2022 ont laissé des cicatrices bien réelles. Celsius n’était pas un cas isolé : Voyager, BlockFi et d’autres ont suivi le même chemin vers la faillite.
La leçon, universelle, dépasse largement les frontières de la crypto : un rendement anormalement élevé rémunère toujours un risque à la hauteur. Les créanciers de Celsius l’ont appris à leurs dépens, et se retrouvent aujourd’hui, bien malgré eux, actionnaires d’un mineur de Bitcoin coté sur le Nasdaq.
Reste à savoir si cette seconde vie leur permettra de récupérer une partie de leurs pertes. Le marché, lui, tranchera. Comme toujours, il le fera sans états d’âme et sans se soucier du passé douloureux qui a donné naissance à cette entreprise. Rappelons enfin que les crypto-actifs et les valeurs qui y sont adossées comptent parmi les placements les plus volatils qui soient : un gain de 26 % en un jour peut s’effacer aussi vite qu’il est apparu.