Il y a dix-huit mois, Amazon misait tout sur Anthropic et gardait ses distances avec OpenAI. Aujourd’hui, le géant de Seattle vient de signer un chèque de 50 milliards de dollars pour s’asseoir à la table du créateur de ChatGPT. Le revirement dit beaucoup de la panique feutrée qui règne dans la tech américaine : personne ne veut être le dernier à ne pas avoir de siège quand la musique s’arrêtera.
La dernière tranche de 35 milliards de dollars a été débloquée le 31 juillet, selon le média spécialisé Citybiz. Elle s’ajoute à une première mise de 15 milliards actée plus tôt dans l’année. Le versement n’a rien d’un geste isolé ni d’un coup de tête. Il tombe pile au moment où OpenAI boucle un tour de table monumental, valorisant l’entreprise à 730 milliards de dollars. Autant dire une nation industrielle à elle seule.
Un chèque qui arrive à point nommé
Le calendrier n’a rien d’un hasard. Amazon a débloqué les fonds après qu’OpenAI a franchi certains objectifs de performance, dont le détail n’a pas été rendu public. Le procédé est classique dans le capital-risque : on libère l’argent par paliers, contre des résultats mesurables. Sauf qu’ici, les montants dépassent l’entendement.
Amazon n’est d’ailleurs pas seul sur le pont. SoftBank a apporté 30 milliards de dollars. Nvidia, le fabricant de puces devenu l’entreprise la plus valorisée du monde, a mis exactement la même somme. Au total, le tour de table atteint 110 milliards de dollars. Pour donner une idée, c’est davantage que la capitalisation boursière de la plupart des banques européennes. En une seule levée.
Ce qui frappe, c’est la nature circulaire de ces alliances. Nvidia vend des cartes graphiques à OpenAI, puis investit dans OpenAI, qui utilise cet argent pour acheter encore plus de cartes Nvidia. SoftBank pilote de son côté le projet Stargate, ce gigantesque plan de centres de données porté avec OpenAI. Chacun finance son propre client. Le serpent se mord la queue, et personne ne semble pressé de le lui faire remarquer.
Derrière les 50 milliards, 100 milliards de cloud à louer
Le vrai levier d’Amazon ne se lit pas seulement dans son investissement. Il se cache dans un contrat de location de sa capacité de calcul. OpenAI s’est engagé à louer les services cloud d’AWS, la branche la plus rentable du groupe, pour un montant qui se compterait en centaines de milliards de dollars sur plusieurs années.
C’est là que l’opération devient limpide. En investissant dans OpenAI, Amazon s’assure que ce dernier dépensera une partie de cet argent… chez Amazon. L’entreprise finance un client qui devient locataire. Le retour sur investissement ne dépend pas uniquement de la valorisation d’OpenAI : il passe par les factures de cloud que la start-up réglera, mois après mois, pour entraîner et faire tourner ses modèles.
Ce montage rappelle la vieille sagesse populaire : qui paie ses dettes s’enrichit. Sauf qu’ici, Amazon paie d’avance des dettes qui ne sont pas les siennes, pour mieux les récupérer sous forme de loyers. Habile. Peut-être trop.
Une bulle qui ne dit pas son nom ?
Il faut le dire clairement : ces montants posent question. Quand les acteurs d’un même secteur s’investissent mutuellement des dizaines de milliards, la frontière entre croissance réelle et emballement spéculatif devient floue. OpenAI ne réalise pas encore de bénéfices. La société consume des sommes colossales pour entraîner ses modèles, et son modèle économique repose largement sur des promesses d’usage futur.
La comparaison avec la bulle internet de 2000 revient dans toutes les conversations, et elle n’est pas absurde. À l’époque, des entreprises sans revenus valaient des milliards sur la seule foi d’un avenir radieux. Beaucoup ont disparu. Certaines, comme Amazon justement, ont survécu et prospéré. Le problème, c’est qu’on ne sait jamais à l’avance dans quelle catégorie on se trouve.
Pour l’investisseur francophone, en France, en Belgique, en Suisse ou au Maghreb, ces annonces ont une conséquence indirecte mais bien réelle. Les valeurs technologiques américaines pèsent désormais un poids démesuré dans les indices mondiaux. Un fonds indiciel « diversifié » qui suit le S&P 500 est en réalité surexposé à cette poignée de géants de l’IA. Si l’engouement retombe, l’onde de choc traversera les portefeuilles bien au-delà de la Silicon Valley.
Rappelons-le, aucun de ces chiffres ne constitue une garantie. Une valorisation de 730 milliards de dollars n’est qu’un instantané, fixé par les acheteurs du dernier tour de table. Elle peut fondre aussi vite qu’elle a gonflé. Les marchés privés, moins liquides que la Bourse, cachent souvent des ajustements brutaux quand la réalité rattrape les prévisions.
Ce que révèle cette course
Au fond, l’investissement d’Amazon raconte une bataille pour l’infrastructure. Celui qui contrôle les centres de données, les puces et l’électricité qui alimente le tout tiendra les rênes de l’intelligence artificielle. Microsoft l’a compris tôt avec OpenAI. Google avance ses propres modèles. Amazon, longtemps à la traîne côté IA générative, refuse désormais de rester spectateur.
Cinquante milliards pour un ticket d’entrée, 100 milliards de cloud en perspective : le géant de Seattle joue gros. Reste à savoir si cette table de jeu, où chacun mise sur son voisin, tiendra sous le poids des attentes. La musique continue de jouer. Pour l’instant.