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Circle : pourquoi 4 banques évaluent la même action de 38 à 140 dollars

Par Jean Claude Convenant 6 min de lecture

Même entreprise. Même bilan. Même semaine de bourse. Et pourtant, un écart de valorisation qui va presque du simple au quadruple. Voilà le paradoxe que vient de servir Wall Street aux actionnaires de Circle, l’émetteur du stablecoin USDC.

En cinq jours, quatre grandes banques ont posé un chiffre sur la même action, cotée sous le sigle CRCL. La plus prudente, Morgan Stanley, table sur 38 dollars. La plus enthousiaste, Bernstein, vise 140. Entre les deux, un gouffre. Comment des professionnels qui lisent les mêmes comptes peuvent-ils arriver à des conclusions aussi opposées ?

Un objectif de cours, c’est un pari sur douze mois

Pour comprendre le grand écart, il faut d’abord saisir ce que produit exactement un analyste financier. Son travail tient en deux livrables, et pas un de plus.

Le premier, c’est une recommandation, classée sur trois crans. Overweight (surpondérer) signale un titre attendu au-dessus de son secteur. Equal-weight (neutre) le place dans la moyenne. Underweight (sous-pondérer) l’attend en dessous. Le 3 août, Morgan Stanley a fait descendre Circle du deuxième au troisième cran. Une dégradation nette.

Le second livrable, c’est l’objectif de cours — le fameux price target. Il s’agit du prix que la banque juge cohérent avec ses propres prévisions de bénéfices, sur un horizon d’environ douze mois. Ni plus, ni moins. Ce n’est pas une prédiction gravée dans le marbre, c’est un scénario central assorti d’hypothèses.

Ces notes ne s’adressent pas au grand public. Elles visent les clients institutionnels de la banque : gérants de fonds, investisseurs professionnels, ceux qui paient — parfois cher — pour cette recherche. Mais la presse financière et les plateformes de données les relaient dans la foulée. Résultat : le marché réagit le jour même. Après l’annonce de Morgan Stanley, l’action Circle a plongé de 6 %.

Autrement dit, un simple ajustement de curseur par une équipe d’analystes peut effacer des centaines de millions de capitalisation en quelques heures. C’est tout le pouvoir — et toute la fragilité — de cet exercice.

Quatre scénarios collés sur le même cours

L’action CRCL a clôturé le vendredi 31 juillet à 62,61 dollars. Un chiffre à retenir, car il sert de point de repère. Le mois de juillet avait été rude pour l’ensemble des valeurs liées à la crypto, et Circle n’y a pas échappé.

Ce qui rend la comparaison intéressante, c’est que les quatre banques ont toutes publié leur analyse autour de ce même niveau de cours. Pas d’effet de calendrier, pas de décalage temporel qui viendrait fausser la lecture. On peut donc mettre les objectifs côte à côte et regarder froidement l’écart.

Le groupe financier japonais Mizuho a ouvert la séquence le 29 juillet. Il a abaissé son objectif à 45 dollars, contre 50 auparavant. Un vote de méfiance mesuré : la banque voit l’action en dessous de son cours du moment.

Bernstein a suivi avec une tout autre lecture, en fixant la barre à 140 dollars — soit plus du double du cours de clôture. Et Morgan Stanley a bouclé la semaine par le camp le plus pessimiste, avec ces 38 dollars qui feraient perdre près de 40 % à un actionnaire entré fin juillet.

Alors, qui a raison ? La question, honnêtement, est mal posée. Aucun de ces objectifs n’est « juste » aujourd’hui. Ce sont des hypothèses concurrentes sur ce que Circle vaudra dans un an. Ce qui les sépare, ce ne sont pas les chiffres du bilan — ils sont identiques pour tout le monde — mais les paris sur l’avenir : quel niveau de taux d’intérêt, quel volume d’USDC en circulation, quelle marge, quelle réglementation.

Ce que ce grand écart raconte vraiment

Un écart de valorisation aussi béant, sur une entreprise cotée depuis peu, n’est pas un accident. C’est le symptôme d’un modèle économique que le marché ne sait pas encore ranger dans une case.

Le cœur du réacteur de Circle, c’est USDC, le deuxième stablecoin mondial. Sa mécanique de revenus est particulière : l’entreprise perçoit les intérêts générés par les réserves qui adossent chaque jeton en circulation. Concrètement, plus les taux d’intérêt sont élevés et plus il y a d’USDC en circulation, plus Circle encaisse. À l’inverse, une baisse des taux ou un reflux des stablecoins peut comprimer ses marges d’un coup.

Voilà pourquoi les analystes divergent autant. Ceux qui parient sur des taux durablement élevés et une adoption massive des stablecoins arrivent à 140 dollars. Ceux qui anticipent une détente monétaire et une concurrence féroce descendent à 38. Même entreprise, deux visions du monde.

Il faut le dire clairement : pour un investisseur, cet écart est un signal en soi. Quand les professionnels les mieux informés du marché ne s’accordent même pas sur l’ordre de grandeur, cela traduit une incertitude fondamentale, pas une simple nuance. Le titre est jeune, son environnement réglementaire encore mouvant — que ce soit aux États-Unis avec les débats sur l’encadrement des stablecoins, ou en Europe où le règlement MiCA rebat les cartes pour les émetteurs actifs sur le continent.

Pour les lecteurs francophones, l’affaire dépasse le cas Circle. Elle rappelle une règle valable partout : un objectif de cours n’est pas une vérité, c’est une opinion argumentée, datée, révisable. Les quatre banques peuvent d’ailleurs se tromper toutes les quatre. Rien ne garantit que le vrai cours dans douze mois se logera dans la fourchette 38-140.

Ce dossier illustre surtout à quel point la valorisation d’une entreprise crypto reste un exercice d’équilibriste. Les stablecoins prospèrent tant que les taux restent hauts, mais ce carburant peut se tarir. Investir sur ce type de valeur suppose d’accepter une volatilité forte et une incertitude qui n’a rien de théorique — l’écart entre Morgan Stanley et Bernstein en est la preuve chiffrée. À chacun, ensuite, de décider quelle histoire il trouve la plus crédible.

Jean Claude Convenant