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Michael Burry ressort le fantôme de 1987 : pourquoi ce pari fait grincer des dents

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Le même jour où Wall Street sablait le champagne, un homme misait contre la fête. Le 4 août 2026, le S&P 500 a clôturé sur un record historique à 7 737 points, sa première pointe de ce genre en deux mois. Résultats d’entreprises robustes, espoir d’une désescalade au Moyen-Orient : les ingrédients de l’euphorie étaient réunis. Et pendant que les indices grimpaient, Michael Burry publiait un billet sur sa page Substack pour réaffirmer, calmement, qu’il pariait toujours à la baisse.

Il y a quelque chose d’obstiné, presque de théâtral, dans cette posture. Warren Buffett l’avait surnommé « Cassandre » dès 2010, devant la commission d’enquête sur la crise financière. La référence était cruelle et flatteuse à la fois : dans la mythologie grecque, Cassandre était condamnée à dire vrai sans jamais être crue. Seize ans plus tard, Burry semble avoir épousé le rôle sans broncher.

L’homme qui avait vu venir les subprimes

Pour comprendre pourquoi ses billets font encore trembler quelques mains sur les claviers, il faut rembobiner. Michael Burry est l’investisseur qui, entre 2005 et 2007, a flairé l’effondrement du marché immobilier américain avant presque tout le monde. Il a parié contre les crédits hypothécaires pourris quand ses propres clients le prenaient pour un illuminé. Le film The Big Short a immortalisé son intuition, jusqu’à en faire une figure de la finance contrariante.

Depuis, chacune de ses prises de position est scrutée. Le problème, c’est qu’un homme qui a eu raison une fois de façon spectaculaire ne devient pas pour autant infaillible. La finance regorge de prophètes du krach qui, à force d’annoncer la fin du monde, finissent par avoir raison un jour sur dix. Une horloge cassée donne l’heure exacte deux fois par jour. La question n’est donc pas de savoir si Burry a du talent, mais de savoir si son pessimisme actuel repose sur une lecture solide ou sur un réflexe.

1987, le spectre convoqué

Dans son billet intitulé « Trading Post August 4, 2026 », Burry ne se contente pas de dire qu’il reste baissier. Il évoque explicitement la possibilité que le marché approche « d’un sommet majeur » et d’une chute « possible façon 1987 ».

La comparaison n’est pas anodine. Le 19 octobre 1987 — le fameux « lundi noir » — le Dow Jones avait perdu plus de 22 % en une seule séance, la plus violente chute quotidienne de l’histoire de Wall Street. Pas de récession derrière, pas de crise bancaire immédiate : un décrochage brutal, mécanique, amplifié par les premiers programmes de trading automatisé. C’est précisément ce type d’effondrement soudain, sans avertissement macroéconomique clair, que Burry semble redouter aujourd’hui.

Mais — et c’est là que le personnage devient intéressant — il nuance aussitôt. Il reconnaît que les records du S&P 500 vont probablement attirer de l’argent frais sur les marchés, ce qui limite mécaniquement le risque de repli à court terme. Autrement dit : je pense qu’un choc est possible, mais je vois bien que la dynamique haussière peut encore durer. Ce n’est pas exactement le discours d’un prophète illuminé. C’est celui d’un investisseur qui garde ses positions tout en admettant que le timing lui échappe.

L’intelligence artificielle au cœur du doute

Le fond de la conviction de Burry, c’est la valorisation. Il maintient des paris contre certaines grandes entreprises, avec l’idée que l’intelligence artificielle a surgonflé les cours. Le raisonnement se tient : depuis deux ans, une poignée de géants technologiques tirent les indices vers le haut au nom d’une révolution IA dont les revenus concrets restent, pour beaucoup, à venir. Quand une poignée de valeurs porte l’essentiel d’un marché, la moindre déception peut faire mal.

Faut-il pour autant tout vendre et se réfugier dans un bunker ? Sûrement pas, et Burry ne le dit pas non plus. Parier contre un marché en pleine ascension revient à se battre contre un courant puissant : tant que l’argent afflue, les valorisations peuvent rester « absurdes » bien plus longtemps que ne le tolère la patience — ou le portefeuille — de celui qui les shorte. C’est le grand piège du contrarien : avoir raison trop tôt équivaut souvent à avoir tort.

Pour les épargnants francophones — de Paris à Casablanca en passant par Genève et Bruxelles — la leçon est moins spectaculaire qu’un scénario à la 1987. Elle tient en une nuance : un marché qui bat des records n’est ni condamné ni garanti. Les avertissements de figures comme Burry méritent d’être entendus, pas comme des prophéties, mais comme un rappel que la concentration extrême autour de quelques valeurs technologiques crée une fragilité réelle.

Rappelons-le sans détour : il ne s’agit ici d’aucun conseil d’investissement. Personne, pas même l’homme qui a vu venir les subprimes, ne sait quand le vent tournera. Burry lui-même l’admet à demi-mot en reconnaissant que la hausse peut continuer. Cassandre disait vrai, dit-on. Mais elle ne disait jamais quand.

Jean Claude Convenant