Sept ans. C’est le temps écoulé depuis la mort de Jeffrey Epstein dans sa cellule new-yorkaise, en août 2019. Et pourtant, l’affaire refuse de mourir. Elle ressurgit aujourd’hui par un angle que le grand public avait fini par oublier : l’argent. Où passait-il ? Qui le déplaçait ? Et surtout, qui a préféré ne pas poser de questions ?
Un sénateur démocrate vient de publier un rapport à charge dont le titre claque comme une accusation : « Comment Wall Street a protégé Epstein ». Le document pointe du doigt de grandes banques américaines, accusées d’avoir laissé prospérer les flux financiers du financier déchu alors même que ces mouvements auraient dû déclencher toutes les alarmes internes.
Le nerf de la guerre, c’est toujours l’argent
On l’oublie parfois, mais une machine criminelle comme celle qu’aurait orchestrée Epstein ne fonctionne pas sans un système financier qui l’accompagne. Virements, comptes multiples, retraits en liquide, transferts vers des tiers : chaque opération laisse une trace. Et chaque banque a l’obligation légale, aux États-Unis comme en Europe, de signaler les transactions qui sortent de l’ordinaire.
C’est précisément là que le rapport frappe. Selon le sénateur, les établissements concernés disposaient des informations nécessaires pour comprendre que quelque chose clochait. Des sommes importantes circulaient, des schémas se répétaient, des signaux d’alerte s’accumulaient. La question qui dérange n’est donc pas « les banques savaient-elles ? », mais plutôt : pourquoi ont-elles continué ?
La réponse tient souvent en un mot : le client était précieux. Un financier bien introduit, connecté aux puissants, générant des commissions confortables. Dans ce genre de configuration, la tentation de fermer les yeux est réelle. Il faut le dire clairement.
Un précédent qui coûte cher
Ce n’est pas la première fois que les grandes banques américaines sont rattrapées par le dossier Epstein. En 2023, JPMorgan Chase et Deutsche Bank avaient déjà accepté de verser des sommes considérables pour solder des poursuites liées à leurs relations d’affaires avec le financier. JPMorgan avait notamment conclu un accord de 290 millions de dollars avec les victimes présumées, puis un autre de 75 millions avec les autorités des îles Vierges américaines, où Epstein possédait sa tristement célèbre propriété.
Ces règlements avaient une vertu et un vice. La vertu : reconnaître, au moins par le portefeuille, une part de responsabilité. Le vice : éviter un procès public qui aurait exposé les rouages internes, les échanges d’e-mails, les décisions prises en connaissance de cause. Payer pour tourner la page, en somme. Le nouveau rapport sénatorial cherche justement à rouvrir cette page-là.
Car un chèque, aussi salé soit-il, ne répond pas à la vraie question. Comment un homme condamné une première fois pour des faits liés à des mineures en 2008 a-t-il pu conserver, pendant des années, l’accès aux services des plus prestigieux établissements de la finance mondiale ? La condamnation était connue. Publique. Documentée. Et pourtant les comptes sont restés ouverts.
Ce que cette affaire dit du système financier
Pour les lecteurs européens et maghrébins, l’affaire peut sembler lointaine, cantonnée aux excès américains. Ce serait une erreur. Les mécanismes de conformité — ce que le jargon appelle la lutte anti-blanchiment, ou « AML » — sont les mêmes partout. En France, à Bruxelles, à Casablanca ou à Genève, les banques sont censées appliquer les procédures dites de « connaissance client » et signaler les opérations suspectes aux cellules de renseignement financier, comme Tracfin dans l’Hexagone.
Or l’affaire Epstein illustre une faille structurelle : ces obligations existent, mais leur application dépend de la volonté humaine et de l’appétit commercial. Un gros client rapporte. Un signalement, lui, coûte du temps, ferme une relation d’affaires et n’apporte aucun revenu. L’incitation économique pousse, souvent, dans le mauvais sens.
L’Europe n’est pas épargnée par ce type de scandales. On se souvient de l’affaire Danske Bank, dont la filiale estonienne avait laissé transiter quelque 200 milliards d’euros de flux suspects entre 2007 et 2015. Ou de la Deutsche Bank, encore elle, régulièrement épinglée pour ses défaillances de contrôle. Le fil rouge est toujours identique : les alertes existaient, elles ont été ignorées ou traitées trop tard.
Un rapport politique, mais pas seulement
Il faut garder une part de prudence. Ce rapport émane d’un sénateur démocrate, dans un contexte américain où l’affaire Epstein est devenue un terrain d’affrontement politique intense. La charge est donc à lire avec l’œil critique qui s’impose face à tout document partisan. Toutes les accusations formulées ne constituent pas, à ce stade, des faits établis par la justice.
Reste que le fond de la question dépasse largement les clivages. Un système financier qui laisse prospérer des flux liés à un criminel notoire pose un problème de confiance qui concerne tout le monde. Les épargnants, les régulateurs, et in fine la stabilité même des institutions bancaires.
La suite dépendra de ce que la publicité de ces documents provoquera. De nouvelles enquêtes ? Des auditions au Congrès ? Une révision des règles de conformité ? Difficile à dire. Mais une chose paraît acquise : tant que la surveillance des transactions restera subordonnée aux intérêts commerciaux des banques, d’autres Epstein pourront continuer, discrètement, à faire circuler leur argent. Et c’est peut-être là le vrai scandale.