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Quand les patrons des plus grandes banques européennes écrivent d’une même voix à Bruxelles

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Voir des banquiers concurrents signer la même lettre, ce n’est pas anodin. Santander, HSBC, UBS, Deutsche Bank, Barclays, plus les quatre plus grands établissements français : voilà des dirigeants qui, en temps normal, se disputent les mêmes clients et les mêmes marchés. Cette fois, ils parlent d’une seule voix. Leur destinataire ? La Commission européenne. Leur message ? Une demande d’« action urgente et structurelle pour renforcer l’économie », selon la formule reprise par Les Echos.

Un front commun qui en dit long

Il faut mesurer ce que représente cette coalition. Ces établissements pèsent une part considérable du financement de l’économie européenne. Quand ils décident de se coordonner pour interpeller Bruxelles, ce n’est généralement pas pour un ajustement technique. C’est parce qu’ils estiment qu’un problème de fond menace leur capacité à faire leur métier : prêter, financer, investir.

Le mot « structurel » n’est pas choisi au hasard. Il vise ce qui ne se règle pas avec une rustine réglementaire ni un plan de relance ponctuel. On parle ici de la compétitivité de l’Europe face aux États-Unis et à la Chine, d’un continent qui produit énormément d’épargne mais peine à la transformer en investissement productif sur son propre sol. Le paradoxe est connu : les ménages européens épargnent massivement, et pourtant les entreprises du continent se financent moins bien que leurs rivales américaines.

Pourquoi ce cri d’alarme, et pourquoi maintenant

Le contexte éclaire le calendrier. Depuis le rapport de Mario Draghi sur la compétitivité européenne, publié en septembre 2024, un consensus s’est installé au sommet des institutions : l’Union prend du retard. L’ancien président de la BCE avait chiffré à plusieurs centaines de milliards d’euros par an les besoins d’investissement supplémentaires pour ne pas décrocher. Les banquiers, eux, se placent en amont de ce chantier. Sans un système financier plus intégré et moins bridé, disent-ils en substance, l’argent ne circulera pas.

Le sujet qui revient sans cesse dans ce type d’appel, c’est l’Union des marchés de capitaux. Un projet ancien, relancé sous l’étiquette d’« union de l’épargne et de l’investissement », qui vise à faire tomber les cloisons entre les marchés nationaux. Aujourd’hui, un investisseur allemand et un investisseur espagnol n’évoluent pas dans le même cadre : fiscalités différentes, droit des faillites différent, supervision fragmentée. Résultat, l’épargne reste largement enfermée dans ses frontières.

À notre avis, c’est là que réside le vrai enjeu de cette lettre. Les banques ne demandent pas seulement qu’on les allège de contraintes. Elles réclament un marché plus vaste, plus fluide, où elles pourraient déployer leur puissance de feu sans se heurter à vingt-sept systèmes juridiques.

Un discours à double tranchant

Il faut le dire clairement : quand des banques réclament plus de flexibilité, la prudence s’impose. La mémoire de 2008 reste vive. La régulation post-crise — exigences de fonds propres, tests de résistance, séparation de certaines activités — n’a pas été inventée pour ennuyer les banquiers, mais pour éviter que le contribuable ne repasse à la caisse. Toute demande d’« allègement structurel » doit donc être lue avec un œil critique.

Cela dit, l’argument des signataires n’est pas dénué de fondement. Une banque européenne moyenne est aujourd’hui bien plus petite que ses homologues américaines. La capitalisation cumulée des grandes banques US écrase celle du Vieux Continent. Cette différence de taille n’est pas qu’une question d’ego : elle détermine la capacité à accompagner de grandes entreprises à l’international, à financer la transition énergétique ou l’intelligence artificielle. Un tissu bancaire morcelé finance mal les projets géants.

Ce que ça change concrètement

Pour le lecteur, en France, en Belgique, en Suisse ou au Maghreb, l’affaire peut sembler lointaine. Elle ne l’est pas tant que ça. Les conditions de financement des entreprises se répercutent sur l’emploi, sur les taux des crédits, sur la santé des économies partenaires. Les pays du Maghreb, dont plusieurs banques françaises et espagnoles sont des acteurs majeurs du financement, observent de près ces évolutions : une Europe qui redynamise son secteur bancaire, c’est aussi un partenaire commercial et financier plus solide de l’autre côté de la Méditerranée.

Reste une question que cette lettre ne tranche pas : jusqu’où Bruxelles est-elle prête à aller ? La Commission a multiplié les déclarations sur la compétitivité, mais les réformes de fond — harmonisation fiscale, union bancaire achevée, supervision commune — se heurtent depuis des années aux réticences nationales. Chaque État défend son pré carré financier. C’est précisément ce blocage que les banquiers dénoncent, sans le nommer frontalement.

Une lettre ne fait pas une réforme. Mais elle envoie un signal : les principaux financeurs de l’économie européenne estiment que le temps presse. Le mot « urgent » figure noir sur blanc dans leur appel. La balle est désormais dans le camp de Bruxelles, et l’histoire récente incite à la patience plus qu’à l’optimisme. Rien n’indique, pour l’heure, que le message se traduira par autre chose que des annonces. Ce sera à suivre.

Jean Claude Convenant