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Charbon : la consommation mondiale bat un record, et ce n’est pas près de s’arrêter

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

On l’annonçait moribond. Condamné par les COP, les objectifs de neutralité carbone et la chute continue du coût des renouvelables. Et pourtant, le charbon n’a jamais été aussi consommé qu’aujourd’hui. La roche noire, celle que l’on associe aux cheminées du XIXe siècle et aux images d’usines crachant leur fumée, tient bon. Mieux : elle progresse.

Un record qui dérange

La consommation mondiale de charbon vient d’atteindre un sommet historique, porté notamment par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient. La guerre impliquant l’Iran a rebattu les cartes énergétiques mondiales, comme le rappelle un article des Echos. Quand une région clé de la production d’hydrocarbures s’embrase, les acheteurs cherchent des alternatives. Et le charbon, disponible, stockable, produit dans de nombreux pays, redevient une valeur refuge pour alimenter les centrales.

Là où le paradoxe devient saisissant, c’est que ce record intervient alors même que les dirigeants du monde entier répètent, sommet après sommet, leur volonté de tourner la page des énergies fossiles. Il y a un fossé entre les discours et les tonnes brûlées. Un fossé qu’il faut regarder en face.

La tonne de charbon s’est hissée jusqu’à 139 dollars. Un niveau élevé, certes, mais qui reste très loin des 400 dollars atteints en 2022, au plus fort de la crise énergétique déclenchée par l’invasion de l’Ukraine. À l’époque, l’Europe, privée du gaz russe, s’était ruée sur le charbon dans une forme de retour en arrière assumé, faute de mieux. Les prix avaient flambé. Cette fois, la situation est différente : les cours restent contenus, signe que le marché absorbe le choc géopolitique sans céder à la panique.

Pourquoi les prix ne s’envolent pas

C’est là toute la nuance. Consommation record ne signifie pas prix record. Comment expliquer ce découplage ? L’offre mondiale de charbon est aujourd’hui largement suffisante pour répondre à la demande. Les grands producteurs — Chine, Inde, Indonésie, Australie — tournent à plein régime. La Chine, à elle seule, consomme et produit plus de la moitié du charbon mondial. Quand un pays de cette taille pilote ses stocks avec précision, il pèse mécaniquement sur les cours.

La comparaison avec 2022 est instructive. Il y a trois ans, c’était la peur de manquer qui faisait grimper les prix. Un réflexe de survie économique. Aujourd’hui, la demande est forte mais l’appareil de production suit. Le marché a eu le temps de s’ajuster, les circuits d’approvisionnement se sont réorganisés, et la menace iranienne, aussi sérieuse soit-elle sur le plan géopolitique, n’a pas provoqué de rupture physique d’approvisionnement en charbon.

À notre avis, c’est précisément ce qui rend la situation préoccupante d’un point de vue climatique. Un charbon bon marché et abondant, c’est un charbon qui continue de brûler. Les signaux de prix qui auraient pu pousser vers d’autres sources d’énergie ne jouent pas leur rôle de frein.

Ce que ça change concrètement

Pour les lecteurs francophones, l’affaire peut sembler lointaine. La France tire l’essentiel de son électricité du nucléaire, la Belgique et la Suisse ont largement tourné le dos au charbon. Mais l’énergie est un marché global. Quand les pays asiatiques brûlent davantage de charbon, ils émettent davantage de CO2, et l’atmosphère, elle, ne connaît pas de frontières. Les efforts de décarbonation européens se retrouvent partiellement neutralisés à l’échelle planétaire.

Pour le Maghreb, la question se pose différemment. L’Algérie, gros exportateur de gaz vers l’Europe, voit chaque tension énergétique mondiale redistribuer les cartes de ses débouchés. Le Maroc, importateur net d’énergie qui a longtemps dépendu du charbon pour son électricité tout en investissant massivement dans le solaire, observe ces mouvements de près. La trajectoire du charbon influence directement l’équation économique de sa transition.

Il faut aussi rappeler une vérité inconfortable : le charbon reste, dans de nombreux pays émergents, l’énergie la moins chère et la plus accessible pour électrifier une population qui grandit et dont les besoins explosent. Tant que ce sera le cas, aucun sommet climatique ne suffira à en éteindre les fourneaux. La transition énergétique se heurte à cette réalité économique brutale.

Reste une inconnue de taille : la géopolitique. Si les tensions au Moyen-Orient devaient dégénérer et perturber durablement les flux d’hydrocarbures, le report vers le charbon pourrait s’accentuer et, cette fois, tester la capacité réelle de l’offre à suivre. Le scénario de 2022 n’est pas si loin dans les mémoires. Un choc de plus, et les 139 dollars de la tonne pourraient sembler bien doux.

Le charbon n’est donc pas la relique que l’on aimerait croire. Il est bien vivant, propulsé par des tensions qu’aucun agenda climatique n’avait anticipées. Entre les intentions affichées et les tonnes effectivement consommées, l’écart se creuse. Et pour l’instant, ce sont les tonnes qui gagnent.

Jean Claude Convenant