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Pourquoi l’Utah est devenu le paradis américain des escrocs à la Ponzi

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

« Si nous le voulions, nous pourrions tout à fait être des criminels. » La phrase, glissée avec un aplomb glaçant par l’homme au cœur d’une nouvelle affaire d’escroquerie dans l’Utah, résume à elle seule la mécanique de ces fraudes : la confiance affichée, presque provocante, comme meilleur camouflage. Selon Les Echos, l’État de Salt Lake City vient une fois de plus de servir de décor à une arnaque financière du type de celles rendues tristement célèbres par Bernard Madoff.

Un État qui attire les fraudeurs comme un aimant

Il faut le dire sans détour : l’Utah n’a rien d’un terrain de jeu neutre pour les escrocs financiers. Depuis des années, cet État de l’ouest américain traîne une réputation embarrassante. On y parle même d’un phénomène particulier, celui de la « fraude d’affinité » — quand un escroc exploite les liens de confiance à l’intérieur d’une communauté soudée pour placer ses combines.

Et quelle communauté plus soudée que celle des mormons ? L’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours structure profondément la vie sociale de l’Utah. On se connaît, on se fréquente à l’église, on se recommande entre fidèles. C’est précisément cette proximité, ce réflexe de faire confiance à « l’un des nôtres », qui devient une faille béante. Quand celui qui vous propose de placer votre argent partage vos prières du dimanche, la vigilance baisse d’un cran. Parfois de plusieurs.

Le disciple de Ponzi évoqué par Les Echos s’inscrit dans cette longue lignée. Rien de nouveau dans le mécanisme : promettre des rendements alléchants, rembourser les premiers investisseurs avec l’argent des suivants, entretenir l’illusion tant que l’afflux d’argent frais tient. Puis l’édifice s’effondre. Toujours. Charles Ponzi lui-même, dans les années 1920, n’a jamais réussi à échapper à cette loi mathématique implacable.

La confiance, matière première de l’arnaque

Ce qui frappe dans ces affaires, c’est le rôle central de la foi — au sens propre comme au figuré. L’escroc ne vend pas d’abord un produit financier. Il vend une relation, une appartenance, une réputation. La fameuse fanfaronnade — « nous pourrions être des criminels » — fonctionne comme un test psychologique retourné : en évoquant ouvertement la possibilité de la fraude, on désarme le soupçon. Personne n’imagine qu’un vrai voleur annoncerait la couleur.

C’est là toute la perversité du schéma pyramidal. Bernard Madoff, dont l’ombre plane encore sur ces histoires, avait bâti sa réputation sur des décennies de respectabilité à Wall Street. Ancien président du Nasdaq, philanthrope reconnu, il inspirait une confiance absolue. Son montage, révélé en 2008, portait sur environ 65 milliards de dollars — la plus grande escroquerie de ce type de l’histoire. Ses victimes n’étaient pas des naïfs : banques, fonds, institutions caritatives, célébrités. La respectabilité, encore et toujours, comme arme d’endormissement massif.

Les régulateurs américains le savent. Le régulateur de l’Utah a d’ailleurs mis en place des dispositifs spécifiques, comme un registre public recensant les personnes déjà condamnées pour fraude financière, afin d’alerter les investisseurs avant qu’ils ne signent. Un aveu, en creux, de l’ampleur du problème local.

Ce que cette histoire dit à un lecteur francophone

On pourrait croire que ce genre d’affaire reste cantonné à un coin reculé de l’Amérique profonde. Ce serait une erreur. Les mécanismes de la fraude d’affinité n’ont pas de frontières. En France, en Belgique, au Maghreb, les mêmes ressorts psychologiques opèrent : la recommandation d’un proche, l’entre-soi d’une diaspora, d’un cercle professionnel ou d’une communauté religieuse. Combien d’épargnants se sont fait piéger parce que « c’était un ami de la famille », ou « quelqu’un de la mosquée », ou « un cousin du village » ?

Les schémas de Ponzi ressurgissent régulièrement sous des habits modernes : promesses de rendements liés aux cryptomonnaies, plateformes de trading miraculeuses, clubs d’investissement fermés. Le décor change, la mécanique reste identique. Un rendement anormalement élevé, régulier, sans risque apparent, adossé à une figure de confiance : voilà le triptyque qui devrait toujours faire tiquer.

Quelques signaux d’alerte reviennent systématiquement dans ces affaires :

  • Des rendements promis nettement supérieurs au marché, et suspicieusement stables mois après mois.
  • Une pression pour recruter d’autres investisseurs, souvent dans son propre entourage.
  • Une difficulté croissante à récupérer son argent, avec des excuses répétées.
  • L’absence de documentation claire et d’enregistrement auprès d’une autorité de régulation.

La leçon de l’Utah dépasse largement les montagnes Rocheuses. La confiance est un capital précieux — et c’est précisément parce qu’elle a de la valeur qu’elle attire ceux qui veulent la voler. Quand un placement paraît trop beau, et qu’il vous est présenté par quelqu’un dont vous n’auriez « jamais imaginé » qu’il puisse vous tromper, c’est peut-être le moment de se souvenir de cette phrase pleine de morgue : ils pourraient tout à fait être des criminels. Certains le sont déjà.

Cet article a une vocation strictement informative et ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Tout placement comporte des risques, y compris celui de perte en capital.

Jean Claude Convenant