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Bourse : pourquoi votre portefeuille penche de plus en plus vers Wall Street
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Bourse : pourquoi votre portefeuille penche de plus en plus vers Wall Street

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Un chiffre résume tout. La croissance des bénéfices des entreprises cotées aux États-Unis fait tourner la tête des investisseurs, du gérant de Genève au trader de Casablanca. C’est ce que pointent Les Echos : le moteur des profits américains tourne à plein régime, quand celui du Vieux Continent tousse. Et cet écart n’est pas un détail technique réservé aux salles de marché. Il façonne, discrètement, la manière dont l’argent du monde entier se répartit.

Le magnétisme des profits américains

Ce qui attire les capitaux, ce n’est pas la promesse d’un discours ou la couleur d’un drapeau. Ce sont les résultats. Et sur ce terrain, les grandes entreprises américaines affichent une dynamique de bénéfices que leurs homologues européennes peinent à égaler. Quand une société publie des profits en hausse trimestre après trimestre, elle justifie une valorisation élevée. Les investisseurs paient plus cher aujourd’hui parce qu’ils anticipent encore mieux demain.

Le phénomène s’auto-alimente. Plus les indices américains grimpent, plus ils pèsent lourd dans les portefeuilles mondiaux, et plus les gérants sont mécaniquement contraints d’en acheter pour ne pas décrocher de leurs indices de référence. Un cercle qui tourne, tant que les résultats suivent. C’est là toute la question : combien de temps cette machine peut-elle tenir?

Il faut le dire clairement : cette domination n’est pas nouvelle. Depuis la sortie de la crise financière de 2008, la Bourse américaine surperforme l’Europe avec une régularité déconcertante. La grande différence tient à la composition. À New York, les indices sont gorgés de technologie — logiciels, semi-conducteurs, plateformes numériques —, des secteurs où les marges sont élevées et la croissance rapide. À Paris, Francfort ou Milan, on trouve davantage de banques, d’industriels, de sociétés du luxe et de l’énergie. Des entreprises solides, souvent rentables, mais dont le rythme de progression des bénéfices n’a rien à voir avec celui d’un géant du cloud.

L’Europe pas condamnée, mais handicapée

Faut-il enterrer les marchés européens? Ce serait aller vite en besogne. Le continent compte des champions mondiaux, du luxe à l’aéronautique en passant par la pharmacie, capables de générer des flux de trésorerie considérables. Le problème n’est pas la qualité des entreprises. C’est la trajectoire des profits et le contexte dans lequel elles évoluent.

L’Europe traîne plusieurs boulets. Une croissance économique molle, une facture énergétique restée élevée après le choc de 2022, une réglementation abondante et une fragmentation des marchés de capitaux qui empêche l’émergence de mastodontes comparables aux géants américains. Résultat : à qualité égale, l’action européenne se paie souvent moins cher que sa cousine d’outre-Atlantique. Une décote qui dure, et que beaucoup d’analystes jugent injustifiée sur le papier, mais qui ne se referme jamais vraiment.

Pour l’investisseur francophone, ce grand écart a une traduction très concrète. Celui qui détient un fonds indiciel mondial — de plus en plus populaire chez les particuliers en France, en Belgique ou en Suisse — se retrouve exposé aux États-Unis à hauteur de 60 à 70% de son portefeuille, sans même l’avoir décidé. Ce n’est pas un choix, c’est une conséquence arithmétique du poids des marchés américains. Autrement dit : en croyant diversifier, beaucoup misent en réalité, majoritairement, sur Wall Street.

Ce que ça change pour votre épargne

La leçon n’est pas de fuir les États-Unis ni de bouder l’Europe. Elle est plutôt de comprendre ce que l’on possède réellement. Une concentration aussi forte sur un seul marché — et, à l’intérieur, sur une poignée de valeurs technologiques — comporte un risque évident. Si le vent tourne pour ces géants, si leurs bénéfices déçoivent ou si leurs valorisations, jugées tendues par une partie du marché, venaient à se dégonfler, la secousse serait ressentie dans le monde entier. Y compris par l’épargnant qui pensait tranquillement suivre « le marché mondial ».

L’histoire boursière regorge de moments où l’évidence du jour s’est retournée. Le Japon dominait les palmarès mondiaux à la fin des années 1980 avant deux décennies perdues. Les valeurs internet régnaient en 2000 avant l’éclatement de la bulle. Rien ne dit que le scénario se répétera à l’identique — les profits américains d’aujourd’hui sont bien réels, contrairement aux promesses vides de l’an 2000. Mais la surperformance d’un marché n’est jamais une loi de la nature.

Pour les lecteurs du Maghreb qui regardent vers l’international, souvent via des enveloppes en devises, le message est le même : la devise compte autant que l’indice. Un investissement en dollars gagne ou perd aussi selon le taux de change, une variable trop souvent négligée quand on court derrière la performance affichée.

Rappelons-le sans détour, car ce n’est pas un conseil d’investissement : les performances passées ne préjugent pas des résultats futurs, et un marché qui grimpe depuis quinze ans peut corriger brutalement. La vraie question que pose la dépêche des Echos n’est donc pas de savoir si l’Amérique va continuer d’écraser l’Europe. C’est de savoir si les investisseurs mesurent à quel point leur épargne est déjà, sans qu’ils l’aient voulu, un pari sur la santé de quelques entreprises américaines. La réponse, pour beaucoup, risque d’être non.

Jean Claude Convenant