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Tungstène : pourquoi une mine espagnole vise Londres au moment où l’Europe se réarme
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Tungstène : pourquoi une mine espagnole vise Londres au moment où l’Europe se réarme

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Il y a un métal dont presque personne ne parle dans les dîners en ville, et pourtant il se cache dans les obus, les blindages, les foreuses et les outils de coupe qui font tourner l’industrie. Le tungstène. Un nom qui sonne comme un jeu de mots, une réalité géopolitique brûlante. Et voilà qu’un producteur espagnol, Abenojar, envisage de frapper à la porte de la Bourse de Londres pour financer son développement. Le timing n’a rien d’un hasard.

Un métal banal devenu stratégique

Le tungstène est le métal le plus dur de la nature après le diamant, avec le point de fusion le plus élevé de tous les éléments métalliques. Ces propriétés en font un composant irremplaçable dans les applications qui exigent résistance et endurance extrême : outillage industriel, aéronautique, et surtout armement. Un projectile perforant, une pièce de char, un système de défense : le tungstène est partout où l’on veut percer, résister ou frapper fort.

Le problème, c’est que l’Europe en produit très peu et en consomme beaucoup. La Chine domine outrageusement le marché mondial, avec la part du lion de la production. Pékin l’a d’ailleurs bien compris : le tungstène figure désormais parmi les métaux soumis à des contrôles à l’exportation, au même titre que le gallium ou le germanium. Autrement dit, un levier de plus dans la partie d’échecs commerciale entre la Chine et l’Occident.

Le réarmement change la donne

C’est là qu’entre en scène le contexte que personne ne peut ignorer. Depuis 2022, les budgets militaires explosent des deux côtés de l’Atlantique. L’Allemagne a débloqué des centaines de milliards d’euros pour sa défense, la France révise sa loi de programmation militaire à la hausse, et l’ensemble de l’OTAN reconstitue ses stocks vidés par le soutien à l’Ukraine. Or fabriquer des munitions en quantité industrielle, cela suppose une chaîne d’approvisionnement en matières premières sécurisée. Et le tungstène est en première ligne.

La demande grimpe, l’offre reste concentrée entre quelques mains, dont beaucoup ne sont pas européennes. Résultat : les producteurs occidentaux redeviennent soudain fréquentables, presque courtisés. Une mine espagnole qui aurait végété dans l’indifférence il y a cinq ans se retrouve aujourd’hui au centre d’un enjeu de souveraineté. Abenojar veut manifestement profiter de cette fenêtre.

Pourquoi Londres plutôt que Madrid ou Paris ? Parce que la City reste une place de choix pour les sociétés minières et les ressources naturelles. Le marché londonien, à travers le London Stock Exchange et son compartiment AIM dédié aux valeurs de croissance, héberge une forte concentration d’investisseurs spécialisés dans les matières premières. Les acteurs miniers du monde entier y viennent lever des fonds. Pour une entreprise qui veut financer l’extension de sa production, c’est un vivier naturel de capitaux habitués à ce type de risque.

Ce que cela dit du marché des métaux critiques

L’opération, si elle se concrétise, s’inscrit dans un mouvement plus large. Depuis quelques années, on assiste à une prise de conscience brutale en Europe : dépendre de la Chine pour les métaux critiques, du lithium aux terres rares en passant par le tungstène, est un pari dangereux. Bruxelles a d’ailleurs adopté le Critical Raw Materials Act, un texte destiné à sécuriser l’approvisionnement européen en fixant des objectifs de production et de recyclage sur le sol du continent.

Dans ce cadre, chaque gisement européen prend de la valeur. L’Espagne, la France, le Portugal ou la Suède disposent de ressources qui, longtemps jugées non rentables face aux prix chinois, redeviennent économiquement viables. C’est le cœur du raisonnement d’Abenojar : miser sur un environnement où la sécurité d’approvisionnement compte désormais autant que le coût.

Faut-il pour autant s’emballer ? Prudence. Une introduction en Bourse dans le secteur minier reste un exercice à haut risque. Les valeurs de ressources naturelles sont notoirement volatiles, sensibles aux cours des matières premières, aux aléas géologiques et aux retards de production. Un projet minier peut prendre des années avant de générer le moindre bénéfice, et les promesses de rentabilité se heurtent souvent à la réalité du terrain. L’appétit géopolitique pour le tungstène est réel, mais un métal stratégique n’est pas une garantie de rendement pour l’actionnaire.

Il faut aussi garder en tête que le cours du tungstène, comme celui de tous les métaux, peut retomber aussi vite qu’il est monté. Un apaisement des tensions internationales, un assouplissement des restrictions chinoises ou une récession mondiale suffiraient à retourner la tendance. Miser sur le réarmement, c’est parier sur la durée d’un cycle géopolitique — un pari que l’histoire nous invite à considérer avec humilité.

Un signal à surveiller

Au-delà du cas particulier d’Abenojar, cette velléité d’introduction en Bourse envoie un message clair : les métaux critiques sont redevenus un sujet d’investissement de premier plan. Pour les lecteurs francophones, de Paris à Casablanca, l’enseignement est le même. La géopolitique des ressources n’est plus une affaire d’experts confinée dans les rapports gouvernementaux. Elle façonne désormais des opérations financières concrètes, des levées de fonds, des cotations.

Le Maghreb, riche en phosphates et en autres ressources, observe d’ailleurs de près cette reconfiguration mondiale des chaînes d’approvisionnement. Quand un métal jusque-là discret devient une arme économique, les cartes se rebattent pour tout le monde. Reste à savoir qui saura tirer parti de cette nouvelle donne — et à quel prix.

Jean Claude Convenant