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Nvidia : derrière l’optimisme de Jensen Huang, un chiffre qui divise Wall Street
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Nvidia : derrière l’optimisme de Jensen Huang, un chiffre qui divise Wall Street

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Un homme en veste de cuir noir qui répète, presque à chaque prise de parole, que la demande pour ses puces est « incroyable ». Jensen Huang, cofondateur et patron de Nvidia, a fait de la confiance affichée une marque de fabrique. Et à en croire ses déclarations, la croissance de son entreprise n’est pas près de s’essouffler.

Le problème, c’est qu’à ce niveau de valorisation, la moindre nuance dans le discours devient un événement de marché. Quand Nvidia parle, les investisseurs ne se contentent plus d’écouter. Ils dissèquent chaque mot, chaque chiffre, chaque virgule des prévisions. Et c’est précisément là que les choses se compliquent.

Un patron qui vend du rêve — et le tient, pour l’instant

Il faut reconnaître à Jensen Huang une chose : sa confiance ne repose pas sur du vent. Depuis l’explosion de l’intelligence artificielle générative fin 2022, Nvidia est devenue l’entreprise qui vend les pelles et les pioches de la ruée vers l’or. Ses processeurs graphiques équipent les centres de données des géants technologiques qui construisent les modèles d’IA les plus puissants de la planète.

Résultat : une trajectoire boursière qui défie l’entendement. Nvidia est passée du statut de fabricant de cartes graphiques pour joueurs à celui de l’une des entreprises les plus valorisées au monde, franchissant tour à tour des seuils de capitalisation qui semblaient inatteignables. Chaque publication de résultats bat les précédentes. Chaque trimestre, la demande semble dépasser l’offre.

Alors quand Huang manifeste son optimisme sur la croissance à venir, il s’appuie sur un carnet de commandes bien réel. Les grands noms du cloud — les hyperscalers, comme on les appelle dans le jargon — continuent d’engloutir des milliards dans l’infrastructure IA. Et Nvidia reste, de loin, le fournisseur incontournable.

Le chiffre qui ne se lit pas au premier degré

Mais voilà le vrai sujet, celui que résume le titre de l’article original des Echos : « un gros chiffre à déchiffrer ». Car un chiffre impressionnant en valeur absolue ne dit pas tout. Ce qui compte, sur les marchés, c’est l’écart entre ce qui est attendu et ce qui est livré.

Nvidia peut annoncer une croissance spectaculaire et voir son cours reculer, tout simplement parce que les analystes espéraient encore mieux. C’est le paradoxe des valeurs devenues trop belles pour rater : le succès finit par être intégré dans le prix bien avant d’être réalisé. À ce moment-là, seule la surperformance est récompensée. Le simple respect des promesses ne suffit plus.

Et il y a une autre subtilité. Quand une entreprise atteint la taille de Nvidia, maintenir des taux de croissance élevés devient mathématiquement de plus en plus difficile. Doubler un petit chiffre d’affaires est banal. Doubler des dizaines de milliards de dollars de revenus trimestriels relève de l’exploit. La loi des grands nombres finit toujours par rattraper les fusées.

Pourquoi ça concerne aussi votre épargne

On pourrait croire que l’histoire de Nvidia ne regarde que quelques traders de Wall Street. C’est une erreur. Le titre pèse désormais un poids considérable dans les grands indices américains, à commencer par le S&P 500 et le Nasdaq. Or ces indices se retrouvent dans une multitude de produits d’épargne accessibles aux particuliers en France, en Belgique ou en Suisse : fonds indiciels, ETF logés dans une assurance-vie ou un plan d’épargne, produits diversifiés distribués par les banques.

Autrement dit, même sans avoir jamais acheté une seule action Nvidia, beaucoup d’épargnants francophones y sont exposés sans le savoir. Une secousse sur ce titre se propage mécaniquement à des portefeuilles bien plus modestes que ceux des fonds spéculatifs. C’est la contrepartie de la concentration extrême des marchés américains autour d’une poignée de valeurs technologiques.

Cette dépendance à un tout petit nombre d’entreprises n’est pas anodine. Elle rappelle, sans qu’on veuille dresser de parallèle trop appuyé, la période de la bulle internet au tournant des années 2000. À l’époque aussi, quelques valeurs technologiques tiraient les indices vers des sommets, portées par une révolution bien réelle mais des valorisations qui avaient perdu tout ancrage. La différence majeure aujourd’hui : Nvidia gagne de l’argent, beaucoup d’argent, et ses clients paient comptant. La révolution IA est tangible. Reste à savoir jusqu’où le marché est prêt à payer pour en profiter.

Confiance n’est pas certitude

Il faut le dire clairement : personne ne sait combien de temps durera l’appétit vorace pour les puces IA. Les scénarios existent dans les deux sens. Certains y voient le début d’une transformation aussi profonde que l’arrivée d’internet, avec des années de croissance devant elle. D’autres s’inquiètent d’un possible ralentissement des investissements des géants du cloud, d’une concurrence qui monte, ou d’une IA dont la rentabilité réelle reste encore à démontrer pour beaucoup d’entreprises utilisatrices.

L’optimisme de Jensen Huang est sincère, et sans doute justifié à court terme. Mais un dirigeant confiant reste, par nature, le premier commercial de sa propre entreprise. Son rôle est de croire, et de faire croire. Celui de l’investisseur, ou du simple épargnant qui détient un fonds indiciel, est plus prosaïque : comprendre à quoi il est exposé, et à quel prix.

Le vrai enjeu n’est donc pas de savoir si Nvidia va continuer de croître — c’est probable. C’est de savoir combien cette croissance est déjà payée d’avance. Et ça, aucun patron, aussi brillant soit-il, ne peut le garantir. Investir dans les marchés actions comporte toujours un risque de perte en capital, particulièrement sur des valeurs aux valorisations tendues.

Jean Claude Convenant