Aller au contenu
Actu
Tokenisation : pourquoi la Banque de France s’attaque à un marché de 300 milliards d’eurosTurquie : 3 milliards de dollars envolés, la mécanique d’un « empire de l’arnaque » aux cryptosVos actions Apple ou Tesla, désormais un ticket d’entrée dans la DeFiTungstène : pourquoi une mine espagnole vise Londres au moment où l’Europe se réarmeWarner Bros, une action offerte, et un rachat à 30 milliards : ce qui se joue vraiment derrière l’offre XTBTokenisation : pourquoi la Banque de France s’attaque à un marché de 300 milliards d’eurosTurquie : 3 milliards de dollars envolés, la mécanique d’un « empire de l’arnaque » aux cryptosVos actions Apple ou Tesla, désormais un ticket d’entrée dans la DeFiTungstène : pourquoi une mine espagnole vise Londres au moment où l’Europe se réarmeWarner Bros, une action offerte, et un rachat à 30 milliards : ce qui se joue vraiment derrière l’offre XTB
Tokenisation : pourquoi la Banque de France s’attaque à un marché de 300 milliards d’euros
Actualités Crypto

Tokenisation : pourquoi la Banque de France s’attaque à un marché de 300 milliards d’euros

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Trente-trois entreprises autour d’une même table, un marché de près de 300 milliards d’euros dans le viseur, et une infrastructure financière vieille de plusieurs décennies que l’on veut faire basculer sur la blockchain. Voilà, en quelques mots, ce que représente le projet Pythagore, lancé par Euroclear et la Banque de France. Ce n’est pas un énième prototype confidentiel destiné à finir dans un rapport oublié. C’est une expérimentation à grande échelle, portée par deux acteurs qui pèsent lourd dans la plomberie financière du continent.

Un dépositaire central se met à la blockchain

Pour comprendre l’importance du signal, il faut savoir qui parle. Euroclear n’est pas une start-up parisienne. C’est l’un des plus grands dépositaires centraux de titres au monde, une institution qui conserve et règle des milliers de milliards d’euros d’actifs financiers. Quand une machine de cette taille commence à s’intéresser sérieusement à la tokenisation, ce n’est plus de la curiosité technologique. C’est un mouvement de fond.

À ses côtés, la Banque de France, qui multiplie depuis plusieurs années les expérimentations autour de la monnaie numérique de banque centrale et du règlement d’actifs tokenisés. L’institution de la rue Croix-des-Petits-Champs s’est imposée comme l’un des laboratoires les plus actifs d’Europe sur ces questions. Le projet Pythagore s’inscrit dans cette continuité : il ne s’agit pas de spéculer sur des cryptomonnaies, mais de porter des titres financiers classiques sur une infrastructure onchain.

La cible choisie est révélatrice. Ce n’est pas un actif exotique, mais la dette à court terme — ces instruments que les entreprises et les institutions émettent pour se financer sur quelques jours ou quelques mois. Un marché estimé à près de 300 milliards d’euros, essentiel au fonctionnement quotidien de l’économie, et pourtant reposant encore largement sur des processus lents et morcelés.

Pourquoi la dette à court terme, et pourquoi maintenant

Le choix n’a rien d’anodin. La tokenisation promet, en théorie, de réduire les délais de règlement, de diminuer les coûts d’intermédiation et de rendre les transactions traçables en temps réel. Sur un marché où l’on émet et rembourse des titres à cadence rapide, chaque jour gagné dans le cycle de règlement se traduit par de la liquidité libérée et du risque réduit.

Aujourd’hui, régler une transaction sur titres prend souvent deux jours ouvrés. Deux jours pendant lesquels les contreparties s’exposent l’une à l’autre, mobilisent des garanties, immobilisent du capital. L’idée derrière l’onchain, c’est de rapprocher ce délai de l’instantané, avec un règlement livraison qui s’exécute automatiquement. On comprend l’attrait pour des acteurs qui manipulent des volumes colossaux.

Réunir 33 entreprises dès le lancement dit quelque chose d’important. Une infrastructure de marché ne vaut rien sans les acteurs qui l’utilisent. Émetteurs, banques, gestionnaires : c’est tout un écosystème qu’il faut convaincre de jouer le jeu simultanément. Ce nombre suggère que Pythagore ne veut pas rester une démonstration en vase clos, mais tester des conditions proches du réel, avec de vrais participants et de vrais flux.

L’Europe veut reprendre la main sur son infrastructure

Il faut le dire, il y a aussi une dimension stratégique dans cette initiative. Depuis des années, l’Europe observe avec une certaine inquiétude la manière dont les infrastructures financières numériques se construisent ailleurs, souvent aux États-Unis ou en Asie. Le règlement MiCA, entré progressivement en application, a posé un cadre pour les crypto-actifs. Le régime pilote européen sur les infrastructures de marché fondées sur la technologie des registres distribués a, lui, ouvert la porte à des expérimentations encadrées comme celle-ci.

Pythagore s’inscrit dans cette logique : montrer que le Vieux Continent peut développer ses propres rails numériques, sous le contrôle de ses institutions, plutôt que de dépendre d’infrastructures conçues loin de ses régulateurs. Pour la Banque de France, qui teste depuis 2020 des mécanismes de règlement en monnaie de banque centrale numérique, c’est une pièce supplémentaire d’un puzzle patiemment assemblé.

Reste que l’histoire des expérimentations de tokenisation est jonchée de projets prometteurs qui n’ont jamais dépassé le stade du pilote. La technologie fonctionne souvent très bien en laboratoire. Le passage à l’échelle, lui, se heurte à des obstacles moins glamour : interopérabilité entre systèmes, cadre juridique de la propriété d’un titre tokenisé, gestion des incidents, coexistence avec l’ancien monde qui ne disparaîtra pas du jour au lendemain.

Ce que cela change concrètement

Pour un particulier, l’effet ne sera pas immédiat ni visible. On ne parle pas ici de trader des jetons sur son téléphone, mais de moderniser la mécanique interne des marchés de gros. Pourtant, à terme, l’enjeu le concerne indirectement. Un marché de la dette plus fluide et moins coûteux, c’est un financement de l’économie plus efficace — pour les entreprises comme pour les États.

Pour les places financières francophones, y compris celles du Maghreb qui observent de près l’évolution des standards européens, ces expérimentations tracent une direction. Les infrastructures qui s’imposent à Paris ou à Bruxelles finissent souvent par influencer les pratiques bien au-delà des frontières de l’Union.

Il faut garder la tête froide. Pythagore est une expérimentation, pas une révolution accomplie. Le nom même du projet, emprunté au mathématicien grec, sonne comme une promesse de rigueur plus que de disruption. La tokenisation des marchés avance à pas comptés, entre annonces spectaculaires et déploiements laborieux. Mais quand Euroclear et la Banque de France s’alignent sur un même chantier de 300 milliards d’euros, on aurait tort de détourner le regard.

Jean Claude Convenant