Quelques centaines de milliers de dollars. C’est le montant que le Trésor américain affirme avoir repéré, circulant en cryptomonnaies depuis la France vers les caisses du Hamas. Le chiffre peut sembler modeste au regard des milliards qui s’échangent chaque jour sur les marchés d’actifs numériques. Mais sa portée dépasse largement sa taille. Car pour la première fois avec cette netteté, c’est le sol français qui se retrouve au cœur d’une enquête américaine sur le financement du terrorisme via les crypto-actifs.
Ce que Washington reproche exactement
L’Office of Foreign Assets Control (OFAC), le bras armé du Trésor américain en matière de sanctions financières, a visé deux responsables d’associations opérant depuis la France. L’accusation est lourde : avoir collecté puis acheminé des fonds au profit du Hamas, organisation classée comme terroriste par les États-Unis et l’Union européenne. Selon les éléments avancés par Washington, une partie de ces transferts aurait emprunté le canal des cryptomonnaies, pour un total de plusieurs centaines de milliers de dollars.
Le mécanisme, s’il est confirmé, n’a rien de sophistiqué sur le papier. Des collectes présentées comme caritatives ou humanitaires, des dons récupérés, puis convertis et expédiés. L’habillage associatif sert de façade respectable. C’est une recette vieille comme le financement clandestin lui-même ; la nouveauté tient au véhicule employé. Là où les circuits traditionnels passaient par des mandats, des espèces ou des systèmes informels comme la hawala, une fraction du flux aurait transité par la blockchain.
Concrètement, être sanctionné par l’OFAC signifie le gel de tout avoir sous juridiction américaine et l’interdiction, pour toute personne ou entité relevant des États-Unis, de traiter avec les individus désignés. Dans un monde où le dollar reste la devise de référence et où la plupart des grandes plateformes d’échange ont une exposition américaine, une telle inscription a des effets bien au-delà des frontières du pays. Un exchange qui continuerait de servir une adresse « listée » s’expose à son tour à des représailles.
La blockchain, pas l’alliée du secret qu’on imagine
Voilà le paradoxe qu’il faut rappeler, parce qu’on l’oublie trop souvent dans le débat public. On présente régulièrement les cryptomonnaies comme l’instrument rêvé des réseaux criminels, un trou noir échappant à tout contrôle. La réalité est plus nuancée. Le Bitcoin, l’Ether et la quasi-totalité des actifs échangés sur des registres publics laissent une trace indélébile. Chaque transaction est horodatée, consultable, traçable par quiconque dispose des bons outils.
Des sociétés spécialisées comme Chainalysis ou Elliptic ont bâti leur modèle économique sur cette transparence native. Elles cartographient les flux, relient les adresses à des entités, remontent les chaînes de transferts. C’est précisément grâce à cet arsenal analytique que les autorités américaines parviennent aujourd’hui à documenter des montants aussi précis. Autrement dit : utiliser la crypto pour financer une organisation sous sanctions, c’est souvent laisser derrière soi un dossier à charge.
Les groupes concernés l’ont d’ailleurs compris. En avril 2023, la branche armée du Hamas, les Brigades Al-Qassam, avait annoncé cesser ses collectes en Bitcoin, estimant que la traçabilité mettait en danger ses donateurs. Un aveu qui en dit long sur les limites réelles de l’outil pour ceux qui cherchent l’opacité. La discrétion absolue, elle, reste du côté des billets de banque.
Pour les lecteurs francophones, un signal à ne pas minimiser
Que l’affaire concerne des structures basées en France n’est pas anodin. Cela place les autorités hexagonales face à une question embarrassante : des réseaux de collecte ont-ils pu prospérer sous couvert associatif sans déclencher d’alarme ? La France dispose pourtant de Tracfin, la cellule de renseignement financier de Bercy, dont le rôle est précisément de détecter ces circuits suspects. L’intervention américaine, si elle précède ou devance une action française, soulève la question de la coordination entre juridictions.
Pour les investisseurs particuliers en crypto, de Paris à Casablanca en passant par Bruxelles et Genève, le message est double. D’un côté, ces affaires nourrissent la pression réglementaire et renforcent les obligations de conformité pesant sur les plateformes. Le règlement européen MiCA, entré progressivement en application, et les règles de lutte anti-blanchiment imposent déjà aux acteurs d’identifier leurs clients et de signaler les mouvements douteux. Chaque scandale de ce type accélère le tour de vis.
De l’autre, il faut raison garder. La grande majorité des transactions en actifs numériques n’a rien à voir avec le financement illicite. Les rapports successifs de Chainalysis estiment la part des flux liés à des activités criminelles à une fraction très réduite du volume total, de l’ordre de moins de 1 %. Amalgamer l’ensemble d’un secteur à ses dérives serait aussi injuste que d’assimiler l’euro au blanchiment sous prétexte que des réseaux mafieux l’utilisent.
Reste l’essentiel. Cette sanction rappelle une évidence que certains préfèrent ignorer : il n’existe pas d’angle mort numérique où l’argent circulerait sans laisser de trace. Les registres distribués sont peut-être décentralisés, mais ils sont publics. Et lorsqu’un État met ses moyens d’analyse au service d’une enquête, l’anonymat tant vanté se révèle souvent n’être qu’un pseudonymat fragile. Pour les organisations placées sous surveillance, c’est une mauvaise nouvelle. Pour la crédibilité à long terme d’un écosystème qui aspire à sortir de sa réputation sulfureuse, ce n’en est peut-être pas une.