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Supervision unique des marchés : l’Allemagne freine des quatre fers, et ce n’est pas un détail
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Supervision unique des marchés : l’Allemagne freine des quatre fers, et ce n’est pas un détail

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Il y a des réformes qui avancent par consensus mou, et d’autres qui révèlent les lignes de fracture du continent. La supervision unique des marchés européens appartient clairement à la seconde catégorie. L’idée semble pourtant limpide : confier à l’Esma, l’Autorité européenne des marchés financiers basée à Paris, le rôle de gendarme unique des places boursières du continent. Un seul superviseur pour un marché censé être unique. Logique, non ? Sauf qu’à Berlin, on n’entend pas les choses de cette oreille.

Un vieux rêve européen qui refait surface

L’Union des marchés de capitaux n’est pas née hier. Le projet traîne dans les cartons bruxellois depuis 2015, porté par la Commission qui y voit la réponse à un mal bien identifié : l’Europe épargne énormément, mais investit mal. Des milliers de milliards d’euros dorment sur des livrets et des comptes peu rémunérés, pendant que les entreprises européennes, elles, peinent à lever des capitaux pour financer leur croissance. Pendant ce temps, Wall Street aspire les introductions en Bourse et les pépites technologiques traversent l’Atlantique sans états d’âme.

La fragmentation est le mot-clé. Vingt-sept régulateurs nationaux, vingt-sept jeux de règles appliquées avec des nuances, autant de frictions qui découragent les investisseurs transfrontaliers. L’idée d’un superviseur unique revient donc régulièrement comme une évidence : pour qu’un marché soit vraiment intégré, il faut une seule main sur le volant. Et l’Esma, qui coordonne déjà les régulateurs nationaux, est le candidat naturel pour endosser ce costume.

Mais entre l’évidence théorique et la réalité politique, il y a un gouffre. Et ce gouffre porte un nom : la souveraineté.

Pourquoi l’Allemagne dit non

Transférer la supervision des Bourses à une autorité européenne, c’est demander à chaque capitale d’abandonner un morceau de contrôle sur son propre tissu financier. Pour certains pays, le calcul penche en faveur de l’intégration. Pour l’Allemagne, il penche dans l’autre sens.

Berlin défend historiquement un modèle décentralisé, attaché à ses structures nationales et régionales. La Bafin, le régulateur allemand, et la Bundesbank veillent jalousement sur un écosystème financier où les banques régionales et les places locales comme Francfort, Stuttgart ou Munich jouent un rôle structurant. Confier les clés à Paris — car l’Esma siège bel et bien dans la capitale française — a de quoi crisper outre-Rhin. Il faut le dire : la géographie n’est jamais totalement absente de ces débats. Donner plus de pouvoir à une agence installée en France, c’est, vu de Berlin, renforcer un rival autant qu’un partenaire.

Ajoutons à cela une méfiance culturelle envers la centralisation. L’Allemagne fédérale se construit sur l’équilibre des pouvoirs, la subsidiarité, la défiance envers tout Léviathan administratif lointain. L’idée d’un super-régulateur bruxello-parisien dictant sa loi aux Bourses allemandes heurte cette philosophie de fond.

La France en première ligne, et ce que ça change

En face, la France pousse. Paris, qui a tout à gagner à voir son statut de capitale réglementaire européenne consolidé depuis le Brexit, plaide pour une intégration plus poussée. La place financière parisienne a capté une partie des activités qui ont fui la City après 2016, et elle voit dans la supervision unique un levier pour asseoir durablement son poids.

Le reste du continent ? Globalement favorable, selon le constat dressé par Les Echos : « tout le monde monte, l’Allemagne reste à quai ». La formule dit l’essentiel. Le train de l’intégration semble en marche, mais sans la première économie de la zone euro, il risque de rouler à vide. Car on voit mal comment bâtir une supervision crédible des marchés européens en laissant Francfort — place majeure, siège de la Banque centrale européenne — en dehors du dispositif.

Que faut-il en retenir, concrètement, pour l’épargnant ou l’investisseur francophone, qu’il soit à Paris, Bruxelles, Genève ou Casablanca ? À court terme, rien ne change. Les Bourses continuent de fonctionner sous leurs régulateurs nationaux. Mais à moyen terme, l’enjeu est réel. Un marché mieux intégré, c’est en théorie plus de liquidité, des coûts de transaction réduits, un accès facilité aux entreprises cotées des autres pays membres. C’est aussi, potentiellement, une Europe capable de retenir ses futures licornes plutôt que de les voir filer à New York.

Pour les investisseurs du Maghreb qui regardent vers l’Europe comme débouché ou source de diversification, un marché plus lisible et harmonisé serait également une bonne nouvelle : moins de barrières, des règles plus prévisibles.

Un blocage qui en dit long

Reste que ce bras de fer illustre une tension permanente du projet européen : on veut les bénéfices de l’intégration sans en payer le prix politique. Chaque avancée vers un marché unique bute sur la même question — qui commande, et depuis où ?

L’histoire récente invite à la prudence. L’Union bancaire, lancée après la crise de 2012, reste inachevée faute, précisément, d’accord sur la mutualisation des risques, l’Allemagne y jouant là aussi le rôle de frein. La supervision unique des marchés pourrait connaître le même sort : une idée séduisante, un consensus apparent, et un veto allemand qui ramène tout le monde sur terre.

Rien n’est joué. Les discussions se poursuivent et les positions peuvent évoluer, notamment si un nouveau choc financier venait rappeler les coûts de la fragmentation. Mais pour l’instant, l’image choisie par Les Echos tient : le quai de gare, et un passager de poids qui refuse de monter. Tant qu’il n’embarque pas, le train de l’Union des marchés de capitaux restera à quai, lui aussi.

Jean Claude Convenant