Un fonds se vante d’avoir cartographié l’empreinte carbone de ses entreprises. Belle promesse. Sauf que l’essentiel du danger se loge souvent là où personne ne regarde : plusieurs crans en amont, chez le fournisseur du fournisseur. Une mine en Afrique australe, une plantation en Asie du Sud-Est, une usine de composants dont le nom n’apparaît dans aucun reporting. C’est tout le paradoxe soulevé par un récent article des Echos Marches : le risque climatique reste mal identifié précisément là où il est le plus concentré.
Ce que les modèles voient — et ce qu’ils ratent
Les gérants d’actifs ont appris à mesurer ce qui est visible. Les émissions directes d’une société cotée, sa consommation d’énergie, parfois celle de ses livraisons. Ce sont les fameux scopes 1 et 2 du langage carbone. Là, les données existent, elles sont auditées, comparables. Le problème commence avec le scope 3 : toutes les émissions indirectes générées en amont et en aval d’une entreprise. Et c’est souvent la part écrasante du total.
Pensez à un constructeur automobile. Son usine d’assemblage émet relativement peu. Mais l’acier, l’aluminium, les batteries, les terres rares qui alimentent sa production ? Voilà où se joue le véritable risque. Si une sécheresse assèche une région minière, si un typhon paralyse un port asiatique, si une vague de chaleur rend une zone industrielle inexploitable, c’est toute la chaîne qui se grippe. L’investisseur, lui, croit tenir une valeur solide parce que le siège social affiche des chiffres propres.
Il faut le dire clairement : évaluer un portefeuille sur ses seules émissions apparentes, c’est juger un iceberg sur sa pointe. La partie immergée — les fournisseurs des fournisseurs, souvent situés dans des zones déjà vulnérables au dérèglement climatique — échappe à la plupart des outils actuels.
Pourquoi l’amont résiste à la mesure
La difficulté n’est pas théorique, elle est pratique. Remonter une chaîne d’approvisionnement, c’est traverser des dizaines de sociétés non cotées, parfois domiciliées dans des pays où la transparence réglementaire reste faible. Comment obtenir des données fiables sur une exploitation agricole au Maghreb, une raffinerie au Moyen-Orient ou une fonderie en Chine quand même l’acheteur final ignore parfois leur existence exacte ?
Les agences de notation extra-financière comblent les trous avec des estimations sectorielles. On applique une moyenne à défaut d’une mesure réelle. C’est mieux que rien, mais cela crée une illusion de précision dangereuse. Deux entreprises du même secteur peuvent recevoir un score climatique proche alors que l’une s’approvisionne dans une région exposée aux inondations et l’autre dans une zone tempérée. Le modèle ne fait pas la différence.
Et puis il y a la nature même du risque climatique, qui se décline en deux familles rarement bien distinguées. Le risque physique d’abord : la sécheresse, la montée des eaux, les canicules qui détruisent des récoltes ou arrêtent des machines. Le risque de transition ensuite : une taxe carbone, une norme nouvelle, un changement de demande qui rend du jour au lendemain un actif obsolète. Les deux ne se mesurent pas de la même façon, ne frappent pas au même moment, et se cachent tous deux dans les recoins de l’amont industriel.
Un enjeu qui dépasse la morale verte
On a longtemps présenté la finance climatique comme une affaire de conscience. Elle est devenue une affaire de solvabilité. Un fournisseur critique mis à l’arrêt par un événement extrême, c’est une rupture de production, une chute de chiffre d’affaires, parfois une faillite en cascade. Le risque climatique n’est plus un supplément d’âme : il entre dans le calcul froid du rendement et de la perte potentielle.
Les régulateurs européens l’ont compris. La directive sur le reporting de durabilité, la CSRD, pousse progressivement les entreprises à documenter l’ensemble de leur chaîne de valeur, scope 3 compris. L’ambition est juste. Mais entre l’ambition réglementaire et la réalité des données disponibles sur le terrain, le fossé reste large. On demande aux sociétés de déclarer des informations qu’elles-mêmes ont du mal à collecter.
Pour l’épargnant francophone qui place son argent dans un fonds estampillé « durable » ou « article 9 », la leçon est utile. Ces labels reposent en partie sur des données partielles. Cela ne les rend pas mensongers, mais cela invite à la prudence. Un fonds n’est pas à l’abri d’un choc climatique parce qu’il affiche un bon score : il est peut-être simplement exposé à des risques que personne n’a encore su mesurer.
La finance verte progresse vite, c’est indéniable. Les méthodes s’affinent, les cartographies de chaîne s’étoffent, l’intelligence artificielle commence à croiser données satellitaires et flux commerciaux pour repérer les points de fragilité. Mais tant que l’amont des usines restera dans l’ombre, l’évaluation du risque climatique ressemblera à une photographie prise avec la moitié de l’objectif masquée. Nette au centre. Floue sur les bords. Et c’est justement sur les bords que se préparent les prochaines secousses.