Trois milliards huit cent quarante millions de dollars. C’est le montant des échanges commerciaux entre l’Algérie et la Russie sur les neuf premiers mois de 2026, selon l’ambassadeur russe à Alger, Alexei Solomatin. Une hausse de 20 % par rapport à l’an dernier. Le chiffre impressionne, et Moscou ne se prive pas de le mettre en avant. Mais à y regarder de plus près, ce partenariat raconte une histoire moins symétrique qu’il n’y paraît.
Une relation qui s’accélère, portée par Moscou
Les signaux de satisfaction viennent du Kremlin autant que d’Alger. Le 31 octobre dernier, Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, a décrit la coopération entre les deux pays en des termes peu avares. L’Algérie, a-t-elle affirmé, « figure constamment parmi les principaux partenaires commerciaux et économiques de la Russie en Afrique », au deuxième rang derrière l’Égypte.
Les chiffres confirment la trajectoire. En 2025, les échanges bilatéraux avaient atteint 3,2 milliards de dollars, en progression de 56 % sur un an d’après la diplomatie russe. Et l’élan ne faiblit pas : les 3,84 milliards engrangés en neuf mois cette année laissent présager une nouvelle année record. Les deux capitales affichent désormais une cible commune — 10 milliards de dollars d’échanges d’ici 2030. Un triplement en cinq ans. Ambitieux, pour ne pas dire volontariste.
Zakharova a insisté sur un volet en particulier : la coopération militaro-technique, qu’elle qualifie sans détour d’« exemplaire ». Ce n’est pas une surprise. L’Algérie reste l’un des premiers clients de l’armement russe sur le continent africain, une relation nouée dès l’ère soviétique et jamais rompue depuis. Chars, avions de combat, systèmes de défense antiaérienne : l’arsenal algérien porte très largement l’empreinte de Moscou.
Un déséquilibre commercial difficile à ignorer
C’est là que le tableau se nuance. Derrière la belle croissance des volumes, la balance commerciale est massivement en faveur de la Russie. Les données de 2024 sont éloquentes : l’Algérie a importé pour 2,2 milliards de dollars de produits russes, dont 729 millions rien que pour les céréales. Dans le sens inverse, les exportations algériennes vers la Russie ont représenté… 7,67 millions de dollars. Essentiellement des fruits et du plastique.
Faisons le calcul. Pour un dollar vendu à la Russie, l’Algérie lui en achète près de 290. Le mot « partenariat » prend ici une coloration particulière. Il s’agit avant tout d’une relation de fournisseur à acheteur, où Moscou écoule des marchandises stratégiques — blé et équipements militaires en tête — tandis qu’Alger peine à faire entrer ses propres produits sur le marché russe.
Ce déséquilibre n’a rien d’anecdotique. Il touche au cœur d’une préoccupation ancienne de l’économie algérienne : sa dépendance alimentaire. Les 729 millions de dollars de céréales russes rappellent qu’Alger reste l’un des plus gros importateurs de blé au monde, vulnérable aux chocs de prix et aux tensions géopolitiques. Lorsque la guerre en Ukraine a fait flamber les cours des céréales en 2022, l’Algérie a payé la facture comme toute la rive sud de la Méditerranée.
Ce que révèle vraiment ce rapprochement
Il faut le dire : cette intensification des échanges s’inscrit dans un contexte où la Russie, sous sanctions occidentales depuis l’invasion de l’Ukraine, cherche activement à réorienter ses flux commerciaux vers l’Afrique, l’Asie et le Moyen-Orient. L’Algérie, non alignée sur les positions occidentales et historiquement proche de Moscou, offre un débouché naturel. Le média qui a relayé les propos de Zakharova s’appelle d’ailleurs « Russia’s pivot to Asia » — un nom qui en dit long sur la stratégie de redéploiement russe.
Pour Alger, l’équation est plus délicate. Entretenir une relation privilégiée avec la Russie a un coût diplomatique, à l’heure où l’Union européenne demeure son premier client gazier et où les États-Unis observent de près les achats d’armement. Mais Alger a toujours revendiqué une diplomatie d’équilibre, refusant de choisir un camp. Ce commerce avec Moscou s’inscrit dans cette logique de diversification des alliances.
Reste une question de fond : ce partenariat sert-il le développement économique algérien, ou renforce-t-il surtout sa dépendance ? Tant que les échanges se résument à importer du blé et des armes contre une poignée de fruits et de plastiques, le bénéfice réel pour l’économie algérienne demeure discutable. L’objectif de 10 milliards en 2030 n’aura de sens que s’il s’accompagne d’un rééquilibrage, de transferts de technologie ou d’investissements créateurs d’emplois sur le sol algérien.
Un projet pourrait changer la donne : le gazoduc transsaharien, pour lequel Alger envisage d’associer des compagnies russes. S’il voyait le jour, ce chantier colossal transformerait la nature de la relation, en la faisant basculer du simple commerce de marchandises vers une coopération industrielle de long terme. Mais entre l’intention affichée et la réalisation, l’histoire des grands projets énergétiques transsahariens invite à la prudence. On les annonce depuis des décennies. Aucun n’a encore vu le jour.
Pour l’heure, les 3,84 milliards de dollars restent un chiffre qui flatte les communiqués des deux côtés. Mais un chiffre global ne dit rien de la qualité d’un échange. Et sur ce point, la relation Alger-Moscou a encore beaucoup à prouver.